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Lao Tseu


















Les techniques de Longue Vie pratiquées par les adeptes de Laozi et Huangdi étaient multiples. Sous les Han, l’Empereur jaune est considéré comme l’auteur de nombre d’ouvrages de médecine. Dans celui qui subsiste (le Huangdi neijing), on chercherait en vain des traces d’une thaumaturgie. Le caractère impersonnel du Dao, l’idée de la continuité de l’univers dans un système de correspondances exclut toute croyance spiritiste. On pourrait dire que les techniques taoïstes de l’époque Han reposent sur une conception quasi matérialiste de l’Univers. Pour vivre longtemps, est-il dit au début du Huangdi neijing, il faut savoir se conformer aux mouvements alternatifs du Yin et Yang et s’adapter aux « nombres scientifiques ». Ces mêmes préoccupations président aux autres méthodes patronnées par l’Empereur jaune, par exemple les techniques sexuelles. Comme pour l’acupuncture, les circonstances météorologiques doivent être prises en considération. Le taoïste s’entraîne à retenir son semen (son « essence ») par des procédés mentaux et physiques et s’efforce de surcroît d’absorber l’essence féminine (la technique n’était pas réservée aux mâles ; les femmes pouvaient s’y livrer aussi, en essayant au contraire de recueillir le maximum de matière masculine). Après avoir épuisé une femme, on devait passer à une autre. « Huangdi coucha avec mille deux cents femmes en une nuit et devint immortel ; les gens du commun ont une seule femme et se détruisent la vie. Savoir et ne pas savoir, comment cela ne produirait-il pas des résultats opposés ? » (Yufang zhiyao, trad. H. Maspero).


L’union des matières subtiles dans le corps de l’adepte lui permettait de devenir « à la fois Yin et Yang » et de nourrir « l’embryon de l’Immortalité » dans son sein. Ici, l’on quitte le domaine de la médecine proprement dite pour entrer dans celui de la physiologie taoïste des arts de Longue Vie. La délimitation entre les deux n’est souvent pas très nette à l’époque Han, où le même genre de spécialistes pratiquaient les deux disciplines.


Il existe tout d’abord un fond commun attesté par le Huangdi neijing. Là, le corps apparaît comme un assemblage de matières (souffles) de qualités diverses. Les gros souffles, apparentés aux matières terrestres, forment les os, la chair. Des souffles plus subtils, d’essence céleste, sont représentés par le sang et l’esprit. Les Cinq Viscères (cœur, poumons, reins, foie et rate) correspondent aux Cinq Éléments (feu, métal, eau, bois et terre), qui de nouveau correspondent aux orients (les quatre vents et le centre), aux couleurs (rouge, blanc, noir, azur et jaune), aux saveurs, aux saisons, etc. Or, les taoïstes dépassent ce fond commun en donnant aux composantes (dont ils augmentaient d’ailleurs considérablement le catalogue) une transcendance. Les souffles du corps avaient tous un mana, une efficacité spirituelle (ling) qui pouvait s’extérioriser et communiquer ainsi avec les essences correspondantes dans le macrocosme. Ce n’est pas seulement que, par exemple, les deux yeux correspondent au Soleil et à la Lune. Il s’agit de réaliser le Soleil et la Lune à l’intérieur du corps à partir de ces deux points de communication. Ainsi, le corps humain devient non seulement un microcosme, mais l’univers tout court, et mieux : un monde sacré parfait, puisque réalisé d’après un principe d’ordre transcendant.


Pour établir cet ordre divin, on pratiquait la méditation extatique (zuo wang). Il s’agissait de visualiser les esprits divins qui correspondent aux multiples souffles en retournant le regard (c’est-à-dire la lumière) vers l’intérieur du corps (fan guang) pour les y ordonner par la contemplation. Un texte ancien datant de l’époque Han, le Huangting jing (Livre de la Cour jaune), décrit en stances rimées (procédé mnémotechnique) l’univers intérieur : « Laozi, au repos, fit ces vers de sept pieds afin d’expliquer le corps humain et toutes ses divinités : en haut, c’est la Cour jaune (la rate) ; en bas, la Passe de l’origine (l’extrémité de la colonne vertébrale ?) ; derrière, on trouve le Portique obscur (les reins) ; devant, la Porte du destin (le nombril ou le sexe ?). Respirez à travers la Hutte (le thorax) jusqu’au Champ de cinabre ; que l’eau claire du Lac de jade (la bouche) vienne irriguer la racine merveilleuse. » Par des termes empruntés à l’architecture et à la géographie, ce passage du début du Huangting jing définit, semble-t-il, la région du corps où s’accomplit la fusion des souffles et où naît l’embryon de l’Immortalité, appelé ici, dans ce langage métaphorique si caractéristique, l’Homme réel Cinabre du Nadir, c’est-à-dire : qui réunit les deux éléments antithétiques, le Yin (le nadir, le nord, l’eau, le Yin suprême) et le Yang (le cinabre, matière alchimique de l’Immortalité). Cette région s’appelle le Champ de cinabre (dantian). Située dans le bas du corps entre les points que le texte énumère, c’est vers elle que sont dirigés les souffles que l’adepte aspire, ainsi que la salive qu’il avale sans cesse. La « respiration embryonnaire » (taixi), résumée dans ces quelques vers, était la pratique physiologique de base des taoïstes de l’époque. Son but était de restituer la respiration de l’embryon, et pour l’adepte, qui, retournant à l’état de fœtus dans la matrice, se nourrissait comme ce dernier d’essences subtiles, et pour l’embryon de l’Immortalité germant dans le Champ de cinabre.


Au bout d’une longue gestation, l’enfançon immortel grandissait jusqu’au point où il quittait le corps mortel. Ainsi qu’un papillon sortant de sa chrysalide, l’Immortel, l’Homme réel, se défaisait de sa dépouille pour s’élancer vers les régions paradisiaques.


Le Huangting jing fut révélé par Laozi. Dans cette croyance des Han, on ne peut trouver rien qui choque. Les commentaires du Daode jing de l’époque – les plus anciens que l’on connaisse – expliquent les maximes du Vieux Maître en termes physiologiques. À l’alchimie interne (nei dan) correspondait une alchimie externe (wai dan), évidemment sous le patronage du Huangdi.


Au centre des préoccupations alchimiques était le « raffinement du cinabre ». Le sulfure de mercure était transformé en vif-argent, puis reconverti en sulfure ; c’était la grande transformation cosmologique – une fois Yin, une fois Yang – dans un creuset. La transmutation neuf fois répétée (neuf est le nombre correspondant au Yang suprême) faisait du cinabre la drogue de l’Immortalité par excellence. Il semble que les taoïstes, au moins sous les Han, connaissaient les propriétés toxiques du cinabre et que l’absorption pure et simple, sauf peut-être à très petites doses, n’était pas pratiquée. Mais l’opération du raffinement avait déjà en soi une vertu cardinale : celle d’accélérer le temps. Tandis que le passage du Yang suprême au Yin suprême prend dans le macrocosme la période d’un an, cela ne demande dans le creuset de l’alchimiste que le laps de temps nécessaire à la transformation du cinabre en mercure et vice-versa. Accompagné invariablement par les méditations d’alchimie intérieure (les chambres de méditation reproduisaient le microcosme), le fœtus immortel vivait une année à chaque mutation (selon la légende, Laozi aurait vécu neuf fois neuf ans, soit quatre-vingt-un ans dans le sein de sa mère avant de naître). Détail non négligeable : les vapeurs qui se dégagent pendant qu’on chauffe le mercure devaient provoquer des hallucinations.


Respiration embryonnaire, pratiques sexuelles, alchimie intérieure et extérieure étaient loin d’être les seuls procédés. La Biographie des Immortels (Liexian zhuan), recueil hagiographique datant des Han postérieurs (23-220), donne, à travers les légendes des saints, un inventaire, fort long, d’autres procédés : abstinence de céréales (les céréales nourrissaient les Trois Vers ou Trois Cadavres à l’intérieur du corps humain : ce sont des esprits démoniaques, à l’origine de la décrépitude et de la mort) ; absorption de drogues végétales (le champignon de l’Immortalité ; les graines du pin, arbre toujours vert) et minérales, que les adeptes recueillaient au cours de leurs randonnées lointaines dans les montagnes ; autocrémation, c’est-à-dire transmutation par le feu ; gymnastique alliée aux pratiques respiratoires ; procédés magiques, astrologiques, etc.


Parmi les Immortels du Liexian zhuan, on trouve nombre de héros de l’Antiquité, tel que Pengzu, qui vécut 800 ans. « Il mangeait régulièrement de la cannelle et des agarics ; il excellait dans la gymnastique et l’art de conduire le souffle. » Pengzu était l’objet d’un culte populaire : on lui adressait des prières et des sacrifices pour demander le vent et la pluie.


On trouve encore la biographie d’un personnage historique : Dongfang Shuo, courtisan à la cour de l’empereur Wu de la dynastie des Han (141-87). Ce « fou du roi » fut tôt l’objet d’un grand nombre de légendes. Il posa en « sage caché » fuyant le monde, non pas dans la réclusion des montagnes, mais au sein de la foule à la cour.


from Kristoffer Schipper


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