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La Voie vraiment Voie est autre qu’une voie constante.

Les Termes vraiment Termes sont autres que des termes constants.

Le terme Non-être indique le commencement du ciel et de la terre ; le terme Être indique la mère des dix mille choses.

Aussi est-ce par l’alternance constante entre le Non-être et l’Être que, de l’un, on verra le prodige et, de l’autre, on verra les bornes.

Ces deux, bien qu’ils aient une origine commune, sont désignés par des termes différents.

Ce qu’ils ont en commun, je l’appelle le Mystère, le Mystère Suprême, la porte de tous les prodiges.

 

Commentaires de J.L. Duyvendak


Le premier paragraphe est fondamental pour la compréhension du livre entier. L’auteur commence par donner quelques définitions.

Qu’est‑ce que le Tao (1) ? Le mot Tao signifie « voie ». Or, la caractéristique d’une voie ordinaire c’est qu’elle est immuable, constante, permanente. Toutefois la Voie dont il s’agit ici se caractérise par l’idée contraire : cette voie est la mutabilité perpétuelle elle‑même. L’Être et le Non‑être, la vie et la mort alternent constamment. Il n’y a rien qui soit fixe ou immuable. Ainsi donc un sens contradictoire est donné à la notion de « voie ». De tous les paradoxes du Tao‑tö‑king celui-ci est le premier et le plus grand.

Les termes (les « noms ») servent à définir, à arrêter définitivement le sens d’une notion. Vers le commencement du 3e siècle avant notre ère, on discutait beaucoup en Chine sur le rapport entre le nom (ou terme) et la réalité. Les Confucianistes comme Siun‑tseu étaient d’avis que, dans un monde statique, le contenu de telle notion se trouvait fixé une fois pour toutes par tel terme. Les Taoïstes étaient d’avis contraire : dans un monde sans permanence, changeant sans cesse, le contenu des notions n’est ni constant ni permanent. C’est pourquoi les seuls termes justes sont ceux qui expriment cette constante inconstance : donc le contraire de ce que les Confucianistes ont en vue.

De beaucoup le plus grand nombre des traducteurs comprennent le mot tch’ang (2) comme « éternel » et en déduisent un sens tout à fait différent, en rapport aussi avec une autre interprétation de la première partie de la phrase, à peu près la suivante : « La Voie qui peut être suivie (ou : qui peut être exprimée par la parole) n’est pas la Voie éternelle. Le Nom qui peut être nommé n’est pas le Nom éternel ». L’idée serait de faire une distinction entre une Voie et un Nom éternels (un « Noumenon ») et une Voie et un Nom dans le monde des phénomènes qui sont les seuls dont on puisse parler. Cette conception me semble erronée.

Les mots rendus ici par « vraiment voie » (plus littéralement : qui peut être considérée comme la Voie) et « vraiment Termes » (plus littéralement : « qui peuvent être considérés comme des Termes ») sont k’o tao (3) et k’o ming (4). A mon avis tao et ming sont employés verba­lement avec un aspect factitif. K’o comporte le sens de : « être digne de, mériter de ». Quant à tao, que plusieurs traducteurs rendent par « exprimer par la parole », il est vrai que le mot signifie « dire », mais dans ce sens il n’est employé nulle part ailleurs dans le Tao‑tö‑king. Dans un passage du Tchouang‑tseu (XXII, 7 ; Legge, II, p. 69) que l’on cite quelquefois pour soutenir cette interprétation, on lit : « La Voie ne peut pas être exprimée » ; voir mes notes sur XXXV. Ici toutefois ce n’est pas le mot tao qui est employé pour le verbe, mais le mot ordinaire yen (5) « dire ».

La négation fei (6) n’est pas une simple négation. Je l’entends dans le même sens que dans le dicton fameux du sophiste Kong‑souen Long : « Cheval blanc n’est point cheval », c’est‑à‑dire la notion d’un cheval blanc n’est pas identique à la notion générale de cheval ; la notion est une autre.

Dans le troisième alinéa, on peut hésiter sur la ponctuation ; les commentateurs ne sont pas d’accord. Un critique moderne, entre autres, Ma Siu‑louen, ponctue après wou (7) et yeou (8), et prend ming (9) comme verbe, tout comme je le fais. Si l’on ponctue après ming la traduction serait : « N’ayant pas de nom elle (c’est‑à‑dire la Voie) est le commencement du ciel et de la terre ; ayant un nom, elle est la mère des dix mille êtres ». Un autre passage du Tao‑tö‑king, XL : (« Le ciel et la terre et les dix mille êtres sont issus de l’Être ; l’Être est issu du Non‑être », corrobore ma conception, ainsi que celui du chapitre II, où Être et Non‑être sont opposés l’un à l’autre. Wou‑yeou « Être‑Non‑être » est même personnifié dans le Tchouang‑tseu, XXII, 8 (Legge, II, p. 70). D’autre part, il faut avouer que le commencement de XXXII (voir mes notes à ce propos) va contre ma conception, ainsi que dans XXXVII l’expression « simplicité du sans‑nom » (c’est‑à‑dire non différenciée), et XLI, à la fin. Si, à cause de ces objections, l’on préfère la ponctuation après ming, il faut de toute façon entendre yeou ming et wou ming au sens d’ »  ayant des noms (qui différencient) » et « sans noms (qui différencient) », c’est‑à‑dire ming au pluriel avec le sens technique de « terme ». Ayant pesé le pour et le contre, surtout en me rapportant à ce qui suit, où wou et yeou sont de nouveau contrastés, je ponctue comme je le fais. Cet alinéa établit le rapport entre les deux notions Voie et Terme du début. L’alternance entre le Non‑être et l’Être est la nature même de la Voie ; ces deux notions sont plus exactement définies ici.

Pour l’image de la « mère » il faut comparer aussi XX, XXV et LII, ainsi que mes notes.

Dans le quatrième alinéa, dont les deux lignes riment, il faut de nouveau se demander où placer la virgule : après wou (« ne pas avoir ») et yeou (« avoir ») ou après yu (10 ; « désirer ») ? Les deux leçons ont été défendues par les commentateurs chinois. Les traducteurs semblent tous, à l’exception de Tch’ou Ta‑kao, avoir choisi la seconde. Les commentateurs modernes, tels que Ma Siu‑louen et Kao Heng, choisissent la première. Tenant compte du contexte et du sens de tout le chapitre, je ponctue avant yu. Il ne s’agit pas ici du contraste : « avoir des désirs » et « être sans désirs », que l’on trouve exprimé dans la plupart des traductions ; ce n’est pas là le problème. La phrase tch’ang wou yu (11) « constamment sans désirs » dans le chapitre XXXIV, que l’on pourrait citer pour soutenir cette interprétation, est évidemment une interpolation, faite sous l’influence de l’autre ponctuation. S’il s’agissait de désirs, la suite logique serait de parler d’abord « d’avoir des désirs » comme l’état normal et ensuite « d’être sans désirs » comme l’état qu’un Taoïste peut atteindre. S’il s’agit de la nature de la Voie, au contraire, il est parfaitement juste de mentionner d’abord le « Non‑être » (comme d’ailleurs dans la phrase précédente) et en second lieu seulement « l’Être ». Le mot tch’ang « constant », deux fois répété en antithèse, a le sens d’ »  alternance constante ». Dans le Tchouang‑tseu, XXXIII (Legge, II, p. 226), il est dit de la doctrine de Lao Tan (c’est‑à‑dire Lao‑tseu) qu’elle est « construite sur (le principe) (de l’alternance) constante du Non‑être et de l’Être », kien tche yu tch’ang wou yeou (12).

J’entends yu « désirer » comme dans tsiang yu (13), que l’on trouve dans le Tao‑tö-king (p. ex. ch. XXXVI) pour exprimer la notion de l’avenir ; du reste on trouve le mot seul ailleurs, comme dans le Kia‑yu, II, 10b : wou yu yen « (si) j’allais dire ».

Dans l’alinéa suivant il me semble que « ces deux » ne peut guère se rapporter à autre chose qu’au « Non‑être » et à l’ »  Être », notions qui sont maintenues systématiquement dans tout le chapitre. Les commentaires qui le comprennent autrement ne savent pas trop qu’en faire. Ici encore on peut hésiter sur la ponctuation : une virgule après le premier t’ong (15) « commun, semblable », ou après tch’ou (16) « sortir ». Quoique Ma Siu‑louen (et, parmi les traducteurs, Legge et Tch’ou Ta‑kao) suivent la première leçon, et que, de plus, t’ong puisse faire rime avec le ming suivant, je préfère l’autre ponctuation, le système des rimes étant assez incertain. Pour la dernière fois dans ce cha­pitre, toute la nature de la Voie, dans ses deux aspects d’ « Être » et de « Non‑être », est résumée. Ce que ces deux ont en commun, c’est la Voie, dont on déclare qu’elle est un mystère impénétrable.


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