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Clair-obscur
David avec la tête de Goliath

(Caravage)

 

Le Yin et le Yang

(extrait de la « La Pensée Chinoise« , de Marcel Granet)



Ce texte est extrait d’un document produit en version numérique par Pierre Palpant, bénévole,

Courriel : ten.e1498677063tsopa1498677063l@tna1498677063plap.1498677063errei1498677063p1498677063

Dans le cadre de la collection : “ Les classiques des sciences sociales ” fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi

Site web : http ://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul -Émile Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi

Site web : http ://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

 

….

 

Le livre de Marcel Granet a été un de nos livres de chevet à une époque reculée. Ca vaut le coup de se replonger dans ce texte pour mieux saisir les notions de Yin et de Yang qui , depuis l’époque à laquelle écrivait Granet, se sont vulgarisées de manière souvent simplistes et contraire à ce qu’elles impliquent comme sens pour un chinois.

 

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La philosophie chinoise (du moins dans toute la partie connue de son histoire (151) est dominée par les notions de Yin et de Yang. Tous les interprètes le reconnaissent. Tous aussi considèrent ces emblèmes avec la nuance de respect qui s’attache aux termes philosophiques et qui impose de voir en eux l’expression d’une pensée savante. Enclins à inter­préter le Yin et le Yang en leur prêtant la valeur stricte qui semble convenir aux créations doctrinales, ils s’empressent de qualifier ces symboles chinois en empruntant des termes au langage défini des philosophes d’Occident. Aussi décla­rent‑ils tout uniment tantôt que le Yin et le Yang sont des forces, tantôt que ce sont des substances. Ceux qui les traitent de forces — telle est, en général, l’opinion des critiques chi­nois contemporains — y trouvent l’avantage de rapprocher ces antiques emblèmes des symboles dont use la physique moderne (152). Les autres — ce sont des Occidentaux — entendent réagir contre cette interprétation anachronique (153). Ils affirment donc (tout à l’opposé) que le Yin et le Yang sont des substances, — sans songer à se demander si, dans la philosophie de la Chine ancienne, s’offre la moindre apparence d’une distinction entre substances et forces. Tirant argument de leur définition, ils prêtent à la pensée chinoise une tendance vers un dualisme substantialiste et se préparent à découvrir dans le Tao la conception d’une réalité suprême analogue à un principe divin (154).


Pour échapper à tout parti pris, il convient de passer en ╓102 revue les emplois anciens des termes yin et yang, — ceci en évitant tout pédantisme chronologique et en songeant aux dangers de la preuve par l’absence. — C’est aux premiers astronomes que la tradition chinoise fait remonter la concep­tion du Yin et du Yang (l55) de fait, on trouve mention de ces symboles dans un calendrier dont l’histoire peut être suivie à partir du IIIe siècle avant notre ère (156). Il est à la mode, de nos jours, d’attribuer aux théoriciens de la divina­tion la première idée d’une conception métaphysique du Yin et du Yang : ces termes apparaissent en effet assez fréquem­ment dans un opuscule se rapportant à l’art divinatoire. Ce traité a longtemps passé pour être l’œuvre de Confucius (début du Ve siècle). On préfère aujourd’hui le dater des IVe— IIIe siècles (157). Les théoriciens de la musique n’ont jamais cessé de fonder leurs spéculations sur le thème d’une action concertante (tiao) prêtée au Yin et au Yang. Ce thème est l’un de ceux qu’aime tout particulièrement à évoquer Tchouang tseu, auteur du IVe siècle, dont la pensée se rat­tache au courant taoïste (158). Une allusion, courte et précise, à cette action concertante, se retrouve dans un passage de Mö tseu (l59) : comme la doctrine de Confucius, celle de Mö tseu se rattache à une tradition de pensée humaniste. Son œuvre date de la fin du Ve siècle av. J.‑C. Ajoutons que les termes yin et yang figurent dans la nomenclature géogra­phique : celle‑ci, au moins pour ce qui est des lieux saints et des capitales, s’inspirait certainement de principes religieux. — Dès la période qui s’étend du Ve au IIIe siècle, les sym­boles Yin et Yang se trouvent employés par des théoriciens d’orientations très diverses. Cet emploi très large donne l’impression que ces deux symboles signalent des notions inspirant un vaste ensemble de techniques et de doctrines.


Cette impression se trouve confirmée dès que l’on songe à vérifier dans le Che king l’usage des mots yin et yang. On néglige d’ordinaire d’en tenir compte. On suppose qu’il ne peut s’agir que d’emplois vulgaires auxquels on dénie tout intérêt philosophique. Le Che king, cependant, quand il s’agit d’une étude de termes et de notions, fournit le fond le plus solide : ce recueil poétique, dont la compilation ne peut être postérieure au début du Ve siècle, est, de tous les docu­ments anciens, celui qui a le mieux résisté aux interpolations. ╓103 Dans la langue du Che king, le mot yin évoque l’idée de temps froid et couvert (160), de ciel pluvieux (l61) ; il s’applique à ce qui est intérieur (nei) (162) et, par exemple, qualifie la retraite sombre et froide où, pendant l’été, on conserve la glace (163). Le mot yang éveille l’idée d’ensoleillement (164) et de chaleur (165) ; il peut encore servir à peindre le mâle aspect d’un danseur en pleine action (166) ; il s’applique aux jours printaniers où la chaleur solaire commence à faire sen­tir sa force (167) et aussi au dixième mois de l’année où débute la retraite hivernale (168). Les mots yin et yang signalent des aspects antithétiques et concrets du Temps. Ils signalent, de même, des aspects antithétiques et concrets de l’Espace. Yin se dit des versants ombreux, de l’ubac (nord de la montagne, sud de la rivière) ; yang, des versants ensoleillés (nord de la rivière, sud de la montagne), de l’adret (169), bonne exposi­tion pour une capitale (170). Or, quand il s’agissait de déter­miner l’emplacement de la ville, le Fondateur, revêtant ses ornements sacrés, commençait par procéder à une inspection des sites à laquelle succédaient des opérations divinatoires : cette inspection est qualifiée d’examen du Yin et du Yang (ou, si l’on veut traduire, d’examen des versants sombres ou ensoleillés) (171). Il est sans doute utile de rappeler ici que le dixième mois de l’année, qualifié de mois yang par le Che king, est celui où les rites ordonnaient de commencer les constructions : on doit penser qu’on en choisissait alors le site. Les premiers jours de printemps sont ceux où les cons­tructions doivent être terminées et, sans doute, inaugu­rées (172) ; à ces jours convient aussi l’épithète yang. Ces témoignages, les plus anciens et les plus certains de tous ceux qu’on possède, ne peuvent être négligés. Ils signalent la richesse concrète des termes yin et yang. Ces symboles paraissent avoir été utilisés par des techniques variées : mais ce sont toutes des techniques rituelles et elles se rattachent à un savoir total. Ce savoir est celui dont l’analyse des repré­sentations de Temps et d’Espace a pu faire pressentir l’im­portance et l’antiquité. Il a pour objet l’utilisation religieuse des sites et des occasions. Il commande la liturgie et le céré­monial : l’art topographique comme l’art chronologique.


*

* *

 

De ce savoir dépend l’ensemble des techniques dites divi­natoires. Rien d’étonnant, par suite, s’il se trouve (tenons ici compte des hasards qui ont présidé à la conservation des documents) que les plus anciens développements connus sur le Yin et le Yang. sont contenus dans le Hi ts’eu, petit traité annexé au Yi king (le seul manuel de divination qui ne soit pas perdu). Rien d’étonnant, non plus, si l’auteur de Hi ts’eu parle du Yin et du Yang sans songer à en donner une défini­tion (173). Il suffit, à vrai dire, de le lire sans préjugé pour sen­tir qu’il procède par allusion à des notions connues. On va même voir que le seul aphorisme contenant les mots yin et yang où nous puissions deviner l’idée qu’il se faisait de ces symboles apparaît comme une formule toute faite, comme un véritable centon : c’est même en ce fait que réside la seule chance qui nous soit donnée d’arriver à interpréter cet apho­risme.

 

« Une (fois) Yin, une (fois) Yang (yi Yin yi Yang), c’est là le Tao (174) ! » écrit le Hi ts’eu. Tout dans cet adage est à devi­ner. La traduction la plus littérale risque d’en fausser le sens. Celle que je viens de donner est déjà tendancieuse : elle suggère l’interprétation : « un temps de Yin, un temps de Yang… ». Il y a, sans doute, des chances qu’un auteur préoc­cupé de divination envisage les choses du point de vue du Temps ; cependant, prise en elle‑même, la formule pourrait tout aussi bien se lire : « un (côté) Yin, un (côté) Yang… ». Ce qu’on a appris sur la liaison des représentations d’Espace et de Temps permet déjà de rejeter comme partielles l’une et l’autre de ces interprétations. Il y a lieu de présumer que les idées d’alternance et d’opposition sont suggérées, toutes (lei) deux ensemble, par le rapprochement des emblèmes Yin, Yang et Tao. Mais ce n’est point tout : la seule transcription est déjà interprétative, car elle comporte l’emploi de majuscules ou de minuscules. Faut‑il écrire :


« D’abord le Yin, puis le Yang,
« Ici le Yin, là le Yang,
c’est là le Tao ! »


ou bien :


« Un temps Yin, un temps Yang,
« Un côté Yin, un côté Yang,
c’est là le Tao ! »

 

S’agit‑il de Substances ou de Forces (disons, pour plus de prudence, de Principes) qui alternent ou qui s’opposent ? Ou ╓105 bien, s’agit‑il d’aspects opposés et alternants ? Il est impos­able de rien décider en essayant de fixer tout de suite le sens du mot tao : tout ce que le Hi ts’eu pourrait nous apprendre, c’est que ce mot signale une notion apparentée aux idées de yi (mutation), de pien (changement cyclique), de t’ong (inter­pénétration mutuelle). Une seule voie nous est ouverte. L’aphorisme du Hi ts’eu est remarquable par sa forme : on peut espérer en éclaircir le sens si on le rapproche de formules présentant une constitution analogue.


Le Hi ts’eu fournit deux de ces formules. Au début du traité, figure un passage destiné à rendre sensible l’exacte correspondance qui existe entre les manipulations divina­toires et les opérations de la Nature. L’aphorisme « une (fois) froid, une (fois) chaud » ou « un (temps de) froid, un (temps de) chaleur » suit immédiatement une formule évoquant les révolutions du Soleil et de la Lune. Il précède l’indication que le Tao, sous l’aspect de K’ien (K’ien tao), constitue le mâle et que, sous l’aspect de K’ouen (K’ouen tao), il constitue la femelle (175). Toute la tradition reconnaît dans K’ien et dans K’ouen [qui sont, lignes indivises ou lignes discontinues, les symboles primordiaux de la divination] la représentation graphique du Yang et du Yin. Le Hi ts’eu, dans un autre endroit, assimile K’ouen, symbole féminin, à la porte quand elle est fermée [la femelle se tient cachée et forme intérieu­rement (nei) cachette à l’embryon] et K’ien, symbole mâle, à la porte qui s’ouvre [le mâle se répand et se produit ; il produit, pousse et croît (cheng) ; il s’extériorise (wai) (176)]. Après quoi, l’auteur ajoute « une (fois) fermée, une (fois) ouverte, c’est là le cycle d’évolution (pien) ! un va‑et‑vient (wang lai) sans terme, c’est là l’interpénétration mutuelle (t’ong) (177) ! » Le rapprochement de ces formules suggère l’impression que les notions de Yin et de Yang s’insèrent dans un ensemble de représentations que domine l’idée de rythme. On croit même entrevoir que cette idée peut avoir pour symbole toute image enregistrant deus aspects antithé­tiques.


Une formule voisine nous est fournie par le Kouei tsang. Tel est le nom d’un manuel de divination perdu depuis longtemps (178). Il y a des chances que le Kouei tsang se soit rattaché aux anciennes traditions religieuses d’une manière ╓106 bien plus étroite que le Yi king. A en juger d’après les fragments qui nous restent, il abondait en thèmes mythologiques (l79). Nous avons conservé deux passages où il est question de Hi‑ho. C’est aux astronomes Hi et Ho que la tradition, au temps des Han (180), attribuait la conception du Yin et du Yang. Mais nous savons que Hi‑ho est la mère des Soleils ou le Soleil lui‑même. Le Kouei tsang, qui nous en parle en vers, le connaît comme tel. Il décrit son ascension au long du Mûrier creux, demeure solaire et royale, qui se dresse dans la vallée du Levant (yang)  (181). C’est là, dit‑il, que Hi‑ho « (en) entrant, (en) sortant (fait l’) obscurité (ou la lumière (houei ming) ». Le Kouei tsang écrit ailleurs : « Regardez‑le monter au ciel — un (temps de) lumière, un (temps d’) obscurité (yi ming yi houei)c’est le fils de Hi‑ho — sort du Val du Levant ! » Ces deux fragments sont dignes d’attention. Ils font apparaître le fond mythique et l’étroite correspondance des thèmes du va‑et‑vient (porte ouverte et fermée, entrée et sortie) et de l’opposition de l’ombre et de lumière. Ils montrent aussi que nous avons affaire à des formules stéréotypées, à des dictons riches de poésie.


J’ai montré plus haut que ces centons sont remarquables par une sorte d’équivalence symbolique qui leur permet de se susciter les uns les autres. Le dicton :


« yi ming yi houei »

d’abord la lumière, puis l’obscurité !
ici la lumière, là l’obscurité !

 

— si voisin par la forme et le sens (du moins si l’on n’oublie pas les significations premières des termes yin et yang) de l’aphorisme du Hi ts’eu :


« yi yin yi yang »

d’abord l’ombre, puis l’ensoleillement
ici l’ombreux, là l’ensoleillé !

 

— se retrouve, tel quel, dans un passage de Tchouang tseu.


Il y est placé [comme dans le Hi t’seu l’aphorisme « un (temps de) froid, un (temps de) chaud »] à côté d’une formule évoquant les révolutions du Soleil et de la Lune. Tchouang tseu, dans ce développement qui n’a rien de proprement taoïste, vise, de façon explicite, à décrire les jeux du Yin et du Yang (182). Il les décrit plus longuement dans un autre passage (183), où se pressent les dictons de même forme : « un (temps de) plénitude, un (temps de) décrépitude… un (temps d’) affinement, un (temps d’) épaississement… un (temps de) ╓107 vie, un (temps de) mort… un (temps d’)affaissement ; un (temps de) surrection … » Tchouang tseu multiplie ces dic­tons dans une page très poétique où il essaie de donner une transposition littéraire d’une antique symphonie (il se pour­rait bien qu’il en ait utilisé le livret) ; cette symphonie pré­cisément se rattachait au mythe de Hi‑ho : elle célébrait l’Étang sacré, où, chaque matin, la Mère des Soleils lave le Soleil Levant .


Un des dictons qui figurent dans cette sorte de poème mérite une attention particulière. C’est le dicton : « yi ts’ing yi tchouo ». Je l’ai rendu par la formule : « un temps d’affine­ment, un temps d’épaississement ». Ts’ing donne l’idée du pur, du ténu ; tchouo, l’idée du mélangé, du lourd. Ces termes opposés font apparaître l’image de la lie qui se dépose au‑dessous de la partie clarifiée d’une boisson fermentée. Ils peuvent servir à évoquer les deux aspects antithétiques de ce que nous appellerions matière ou substance. Mais tchouo qualifie aussi les sons troubles et sourds, les notes basses et graves ; ts’ing, les sons clairs et purs, les notes aiguës et hautes (185). Aussi le dicton doit‑il se lire comme s’il signi­fiait


Ici du ténu, là du lourd

indistinctement :                     ↨                      ↨

d’abord de l’aigu, puis du grave


Et, en effet, quand Tchouang tseu, avec le désir de révéler la constitution de toutes choses, écrit, à grand renfort de centons, une manière de symphonie cosmique, il ne paraît  pas qu’il ait la moindre idée d’une distinction entre la matière et le rythme (186). Il ne pense point à opposer, comme des entités indépendantes, des forces ou des substances ; il ne suppose de réalité transcendante à aucun principe ; il se borne à évoquer un choix d’images contrastantes. Or, le centon « yi ts’ing yi tchouo » est suivi par une formule (elle paraît, elle aussi, impliquer une métaphore musicale) qui a surtout la valeur d’un résumé : « Le Yin et le Yang concer­tent (tiao) et s’harmonisent (ho) (187) », telle est cette formule que Tchouang tseu énonce après avoir énuméré quelques uns des contrastes significatifs révélant la constitution rythmique de l’Univers. L’antithèse du Yin et du Yang peut, semble‑t‑il (sans doute parce qu’elle est particulièrement ╓108 émouvante) (188), servir à évoquer tous les contrastes pos­sibles : d’où une tendance à retrouver en chacun de ceux‑ci l’antithèse du Yin et du Yang, qui paraît les résumer tous. Cette antithèse n’est en rien celle de deux Substances, de deux Forces, de deux Principes. C’est tout simplement celle de deux Emblèmes, plus riches que tous les autres en puis­sance suggestive. A eux deux, ils savent évoquer, groupés par couples, tous les autres emblèmes. Ils les évoquent avec tant de force qu’ils ont l’air de les susciter, eux et leur accou­plement. Aussi prête‑t‑on au Yin et au Yang la dignité, l’au­torité d’un couple de Rubriques‑maîtresses. C’est en raison de cette autorité que le couple Yin‑Yang se voit attribuer cette union harmonique, cette action concertante (tiao ho) que l’on imagine saisir au fond de toute antithèse et qui paraît présider à la totalité des contrastes qui constituent l’Univers (189).


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