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L’histoire du calebassier

Zhuang zi. 莊子 (Littéralement, zhuang 莊 : hameau, zi 子 : enfant)

 

Extrait des « Tablettes intérieures » (trad. Jean-François Rollin)

 

 

On a laissé tomber Lao Tseu pour l’instant dont on vous avoue qu’il nous bassine un peu. Comme on vous l’a dit on préfère nettement Zhuang zi, l’enfant du hameau, et aussi Lie Tseu, dont on vous avait publié un passage en début d’année.

 

Ce qui suit est en vérité fantastique de ce que ça bouscule toute ontologie de l’objet et la tradition. Mais c’est aussi une apologie de l’esprit de conquète : une calebasse peut en effet servir de bassine – ça peut être utile – mais peut aussi « mener  sur fleuves et lacs ». Le désir est ici implicitement évoqué comme le souffle qui fera gonfler le vent dans les voiles de l’objet et qui l’émancipe de toute assignation à un usage et une signification (c’est-à-dire à une tradition). On voit aussi apparaître l’idée d’un « plongement » (en terme topologique)  de l’objet comme pure forme dans un autre espace.  Ainsi la transmission relève toujours d’un décrochage de ce qui semblait être dans ce qui n’est pas encore. Ce passage requiert le vide dans lequel opère le couteau du cuisinier Ding.




Luo Ping 1733-1799 3


















Hui Zi confia à Zhuang Zi :


Wei Wang m’a remis des graines de grand calebassier. Je les ai semées, et elles ont donné des fruits d’un volume équivalent à cinquante boisseaux. J’ai songé à me servir de ces fruits en les remplissant d’eau de riz, mais leur solidité n’aurait pas été suffisante pour un tel contenu. Aussi je les ai fendus en deux pour les utiliser comme bassines, mais il en est résulté que ces calebasses ne purent plus rien contenir. Comme en dehors de leur grande capacité, elles ne m’étaient d’aucune utilité, je les ai brisées en mille morceaux.


— Maître, répondit Zhuang Zi, vous vous révélez bien ignorant et bien sot à l’égard de ce qui est utile et de ce qui est grand !


Au royaume de Song il y avait un homme qui possédait une médecine. Celle-ci excellait à effacer gerçures et crevasses qui font ressembler les mains à des tortues. Car cet homme, comme ses ancêtres de génération en génération, battait dans l’eau pour la rendre blanche la bourre de soie.


Quelqu’un vint lui rendre visite. Il avait entendu parler de cette médecine. Il lui proposa de la lui acheter cent taels d’or. L’homme réunit le clan afin de discuter de la question. Finalement il dit : « Depuis des générations nous battons dans l’eau pour la rendre blanche la bourre de soie et n’avons guère amassé que quelques taels d’or. Aujourd’hui en une seule matinée nous avons la possibilité d’en gagner cent rien qu’en vendant le procédé ; je vous en prie, cédons-le lui. »


Après l’avoir obtenu, le visiteur alla l’offrir à Wu Wang. Comme le royaume de Yue était devenu plus que menaçant, Wu Wang plaça le visiteur à la tête de son armée. En plein hiver il livra contre les hommes de Yue une bataille navale qui entraîna la défaite totale de ces derniers. Wu Wang détacha une terre et la lui conféra comme fief.


Ainsi, ce pouvoir de faire disparaître des mains gerçures et crevasses, cette chose unique, a permis à l’un d’obtenir un fief, mais n’a pu éviter aux autres de continuer à battre dans l’eau la bourre de soie. Telle se montre la différence d’utilité. Et vous qui aviez des calebasses d’une contenance de cinquante boisseaux, que ne les avez-vous liées ensemble pour vous en faire des flotteurs ; ainsi vous vous promèneriez sur fleuves et lacs ! Dès lors, seriez-vous affligé de leur manque de contenance ?


Maître, votre cœur semble un terrain de prédilection pour la vergerette !


Luo Ping 1733-1799




 



 

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