Partagez !
Share On Facebook

Master Clam Catches a Shrimpweb




L’ancienne vision chinoise du monde

Anna Seidel







Le taoïsme, qui est le référentiel obligé de pratiques tel que le Tai Chi Chuan et, par filiation, l’Aïkido (puisque la notion de QI (Chinoise) s’est retrouvée au Japon (KI), et on tâchera dans un article futur de faire apparaître de quelle manière le KI japonais s’est différencié de la notion chinoise) mérite d’être abordé de manière plus sérieuse que ce qu’on peut en lire dans ELLE,  MARIE CLAIRE ou LE MONDE. Les signifiants Tao,  Yin, Yang, Zen, on désormais été annexés comme emblème d’un abêtissant « vivre sage et en bonne santé » de part et d’autre de la planète. Tout honnête homme se voit aujourd’hui contraint de ricaner du Zen et de jeter un regard condescendant sur le Tao pour ne pas  servir de caution à la connerie généralisée. Las! Mais le Tao sans le Tô (ou De), le Zen sans les coups de bâton et le Chi sans le riz ne valent effectivement que tripette.


Voici un nouveau texte sur le taoïsme et son histoire d’Anna Seidel, sinologue allemande du 20 ème siècle. Voir la biographie d’Anna Seidel en suivant ce lien. Le texte,  traduit par Baldrian Hussein Farzeen est issu de « Taoïsme : Religion non-officielle de la Chine ». In: Cahiers d’Extrême-Asie, Vol.8, 1995. pp. 1-39. Nous le publions sans arrière pensée tel que l’avertissement ci-après semblent à l’évidence nous le permettre.




Avertissement

L’éditeur du site « PERSEE » – le Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation – détient la propriété intellectuelle et les droits d’exploitation. A ce titre il est titulaire des droits d’auteur et du droit sui generis du producteur de bases de données sur ce site conformément à la loi n°98-536 du 1er juillet 1998 relative aux bases de données. Les œuvres reproduites sur le site « PERSEE » sont protégées par les dispositions générales du Code de la propriété intellectuelle.

Droits et devoirs des utilisateurs

Pour un usage strictement privé, la simple reproduction du contenu de ce site est libre. Pour un usage scientifique ou pédagogique, à des fins de recherches, d’enseignement ou de communication excluant toute exploitation commerciale, la reproduction et la communication au public du contenu de ce site sont autorisées, sous réserve que celles-ci servent d’illustration, ne soient pas substantielles et ne soient pas expressément limitées (plans ou photographies). La mention Le Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation sur chaque reproduction tirée du site est obligatoire ainsi que le nom de la revue et- lorsqu’ils sont indiqués- le nom de l’auteur et la référence du document reproduit. Toute autre reproduction ou communication au public, intégrale ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé que ce soit, de l’éditeur original de l’œuvre, de l’auteur et de ses ayants droit. La reproduction et l’exploitation des photographies et des plans, y compris à des fins commerciales, doivent être autorisés par l’éditeur du site, Le Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation (voir http://www.sup.adc.education.fr/bib/ ). La source et les crédits devront toujours être mentionnés.



Traiter de la pensée chinoise dans une langue occidentale postule l’emploi d’une terminologie qui ne peut que rester approximative. C’est surtout lorsqu’il s’agit de religion qu’il convient d’user avec prudence de termes provenant du Christianisme. En outre, il vaut mieux dès l’abord écarter tout à fait deux notions fondamentales de la pensée européenne qui n’existent pas dans la culture chinoise:


1) La séparation de la matière et de l’esprit. Ce dualisme ne s’est développé que lentement en Europe et n’est devenu que depuis Descartes le bagage commun de la pensée occidentale. Il est d’ailleurs remis en question par la science moderne. En Chine, il n’a jamais existé.

2) La représentation d’un Dieu transcendant face à un univers qui est sa création. Ce n’est d’ailleurs que j’une des nombreuses représentations occidentales de Dieu. Mais comme cette idée est si profondément ancrée en nous, il est utile de se rappeler que la pensée chinoise, surtout avant l’influence bouddhique, ne la connaissait pas.

 

Jetons maintenant un bref coup d’œil sur les concepts de base de la pensée chinoise.


1. L’univers chinois ne connaît pas de dualité esprit et matière, il est un continu formé de diverses combinaisons, d’agrégats, à partir d’une seule substance appelée qi (ki en japonais). Sur ce qu’est exactement ce qi, les sinologues, les savants et les adeptes de la méditation chinoise et des pratiques du Yoga pourront encore discuter longtemps. L’étymologie populaire voit dans le caractère qi l’image de la vapeur qui monte au-dessus du riz en train de cuire. Il serait ainsi lié d’une certaine façon avec la respiration et avec la nourriture, et aussi avec le mouvement et l’énergie. Certains spécialistes le traduisent par « constellation énergétique ».


  • On ne voit pas pourquoi l’auteur parle d’étymologie populaire. Le vocable « chi » désigne bien la vapeur qui sort de la casserole de riz Ajoutons à la suite de Kyril Ryjik (L’idiot Chinois,   ) que le haut du caractère qui signifie tout seul vapeur n’est pas suffisant en soi pour désigner ce Chi. Isolée cette partie haute représente le souffle d’un mendiant et donc par extension l’action de mendier. Pour que le Chi soit présent dans l’écriture il faut ajouter le riz, symbole de la matérialité, ce qui indique bien que la graphie désigne un croisement entre 2 dimensions (Note du DdB)


2. L’homme dans l’univers n’est pas fait d’un corps matériel et d’une âme spirituelle, mais d’un certain nombre de qi plus ou moins subtils ou grossiers. La vie de l’homme est une combinaison de qi : quand ceux-ci sont assemblés, c’est la vie, quand ils se dispersent c’est la mort (Zhuangzi, IVème siècle avant J.-c.).


  • Ce qui implique que la notion de vie singulière n’est pas supportée par celle de « qi » puisqu’il faut que les « qi » tiennent ensembles : la vie en tant qu’elle est singulière est ce qui fait tenir le « qi » ensemble. S’éclaire par là le travail (l’effort) taoïste (note DdB).


La soi-disant « immortalité physique » à laquelle aspirent les Taoïstes n’est pas simplement l’éternelle jeunesse de ce corps matériel que nous possédons tous. Par des pratiques psychosomatiques on peut éliminer les qi lourds et stagnants, et renforcer et engranger les qi purs et raffinés, formant ainsi un corps immortel. L’activité physique est une manifestation et un prolongement d’une activité spirituelle. Un vieil homme n’est pas sage parce qu’il a pu accumuler la sagesse au cours d’une longue vie, mais son corps vit longtemps parce que le « souffle du Tao » et sa sagesse sont vivants en lui.


3. Le commencement de l’univers est toujours décrit dans les textes chinois comme une ouverture du chaos originel. La première émanation du chaos, et la plus pure, est le « Qi originel » (yuanqi, ce qui dans le Japon d’aujourd’hui signifie « bien portant, de bonne humeur, plein d’énergie »- genki en japonais).


  • Ce terme est utilisé quotidiennement au Japon dans l’expression habituelle qui traduit notre « Comment ça va ». Le ça en l’occurrence y est le « qi » originel (note DdB)


L’évolution du cosmos est conçue comme la différenciation de cette énergie originelle, d’abord en deux (Yin et Yang), puis en de nombreux qi différents. Plus ce qi s’éloigne de son origine, plus il devient concret, limité et inanimé. Les textes parlent d’un qi vieilli, sans force (guqi). Un renouveau est toujours un retour au souffle primordial, une nouvelle création à partir de l’énergie du premier commencement indifférencié. La transe du mystique taoïste est décrite comme « un voyage à l’origine des choses ». Le monde se renouvelle dans une création continue.


Mais, plus que la nature des qi, c’était toujours leurs rapports et le rythme de leurs interactions qui intéressaient les penseurs chinois. On lit dans un des plus anciens commentaires du Livre des Mutations (Yijing) : « Un aspect Yin, un aspect Yang, c’est là le Tao« . Autrement dit, les alternances du Yin et du Yang, le rythme des constantes mutations cosmiques, constituent la seule Voie permanente. Plutôt que de s’insurger contre le caractère éphémère des êtres, les Chinois ont fait de la régularité des mutations cosmiques le plus grand idéal. En s’adaptant au rythme du changement, le Taoïste peut vivre pleinement l’énergie du commencement du monde. C’est en effet dans le court moment indifférencié où le Yin se permute en Yang, dans l’intervalle entre deux respirations, que se produit le retour à la pleine potentialité du tout début des choses. « Entre aspiration et expiration… réside le Tao« , lit-on dans un texte.


4. La vérité transparaît dans l’immanence du monde phénoménal. Par son déchiffrement, on entre en contact avec le divin et on acquiert du pouvoir. Il n’y a pas de révélation de la part d’un être transcendant; l’homme idéal, le sage, sait lire dans la nature la vraie constitution du monde phénoménal; c’est en cela que consiste sa vertu et sa puissance dominatrice. Ont dit que lorsque Cangjie inventa l’écriture à partir des configurations naturelles « des grains de céréales tombèrent du ciel et les démons gémirent dans la nuit. » parce que la révélation de leurs noms par l’écriture les soumettait au pouvoir des hommes. L’exorciste taoïste écrit des talismans protecteurs qui fixent les noms des démons et des divinités redoutables, les rendent visibles et soumettent ceux qui sont nommés.


L’écriture n’est alors que la transcription de cette lecture, une « main mise » magique sur la nature : le caractère « wen », traces de pas des animaux, marbrures, lignes de la main désigne aussi la littérature, la culture.


On situe bien l’origine de l’écrit chinois dans une mantique : dans les craquelures obtenues sur les carapaces de tortues ou sur des os exposées au feu on lisait les réponses des dieux au temps des Shang (2ème millénaire avant notre ère). Ces craquelures sont les premiers « idéogrammes ». Cela signifie d’abord que l’écriture, en Chine, avant d’être utilisée entre les hommes, fut l’instrument d’une communication avec le monde surnaturel. Cela signifie aussi qu’en Chine les divinités ne parlent ni n’entendent, mais qu’elles écrivent et lisent. Dans le Taoïsme médiéval, les révélations étaient transcrites par des visionnaires sous la dictée de divinités qui leur guidaient le pinceau. De même les hommes n’adressaient pas leurs prières oralement, mais sous la forme de documents écrits. C’est là, comme on le verra, la quintessence de tout rite taoïste. Mais qui sont ces divinités?


5. Les changements cosmiques obéissent à des lois impersonnelles. L’univers est un organisme qui se règle complètement de lui-même. Cela veut dire que les innombrables divinités du panthéon chinois ne gouvernent rien, mais administrent l’univers.


Les dieux sont les représentants de tel ou tel aspect de la réalité et ont la responsabilité du fonctionnement harmonieux des choses dans leur domaine, que ce soient le vent et autres phénomènes météorologiques, la succession des saisons, la protection contre les catastrophes naturelles ct les guerres, ou encore la santé, le bien-être et la paix dans la famille (c’est le rôle du dieu du Foyer). Les dieux ne sont donc pas à proprement parler des personnes, mais représentent des fonctions; leurs noms sont généralement des titres, leurs pouvoirs ceux de fonctionnaires qui peuvent être démis. A cause de ce caractère particulier de la cosmologie chinoise, on peut appeler ce panthéon, à défaut d’une expression meilleure, une « bureaucratie » surnaturelle.


6. La conduite de l’homme se répercute sur tout l’univers.


Selon un commentaire du Livre des Mutations :


Le Tao du Ciel est Yin et Yang, le Tao de la Terre se règle sur les lignes pleines ou brisées [des hexagrammes]; le Tao de l’homme consiste dans les vertus cardinales, ren (humanité, bonté) et yi (justice).


L’univers est constitué par ces Trois cercles concentriques que sont le Ciel, la Terre et l’Homme. Ils obéissent au même rythme et s’influencent les uns les autres. Tout événement dans un domaine influence les autres. Ceci était pris à la lettre au point qu’un souverain pouvait être rendu responsable des inondations ou des sécheresses. Chaque action devait être adaptée aux circonstances de temps et de lieu; celui qui jouerait en été une musique rituellement adaptée à l’hiver provoquerait une chute de neige. Mais l’homme a aussi le pouvoir de rétablir l’équilibre dans l’univers, quand il nourrit en lui-même les parcelles du Tao, le « Souffle primordial », il obtient un charisme, appelé de (caractère traduit Wirkkraft, efficacité, par Richard Wilhelm traducteur allemand du Yi King). Le Tao est universel et indéterminé; quand il se concrétise en de dans l’homme, il devient déterminé et effectif. De est vertu dans le sens du virtus latin, c’est une force et un pouvoir d’attraction. Par la possession du de, on exerce une influence magico-morale sur son environnement. Le prince devrait le posséder, et les immortels taoïstes, même s’ils vivent dans la solitude loin de la société, exercent une action bienfaisante sur le monde :


Les êtres divins du mont Gushi ont la blancheur de la neige et de la glace, ils sont doux et sensibles comme les enfants. Ils ne se nourrissent pas, mais inhalent le vent et boivent la rosée. Ils s’ébattent dans l’espace, les nuages sont leurs voitures, les dragons leurs attelages. En concentrant leurs forces (shen) surnaturelles, ils préviennent les maladies des hommes et font parvenir leurs moissons à maturité.


Suite du texte une autre fois…..




 






Imprimer Imprimer Email This Post Email This Post

Autres cours au Dojo

Articles & Textes