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Tai Chi Chuan à Bruxelles / texte

 

 

La droite et la gauche en Chine

 

Ce texte assez long est de Marcel Granet, dont nous vous rapellons qu’il est  un des grands « sinologues » français du début du 20ème siècle.  « La pensée Chnoise » et  « La Civilisation chinoise« , disponibles aujourd’hui en éditions non-spécialisées, restent des ouvrages de référence, même si, depuis lors, les chercheurs et penseurs qui l’ont suivi ont évidemment avancé dans la compréhension du système chinois.

 

Il s’agit ici du texte de la conférence  faite à l’Institut Français de Sociologie le 9 juin 1933. Vous le trouverez dans un recueil, toujours édité, « Trois études sociologiques« 

 

 

Fortune Tellerweb

 

Devin public – Chine fin 19ème

Tai chi Chuan


Sur la prééminence de la main droite, il y a deux thèses. La première a une certaine direction physiologique : elle tend à expli­quer la prééminence de la main droite, au point de vue physio­logique, par des raisons d’ordre social ; la seconde thèse, plus générale, a trait à la classification des faits religieux. Elle postule une opposition absolue entre la Gauche et la Droite, opposition analogue à celle du pur et de l’impur. La droite et la gauche s’opposent absolument comme s’opposent ce qui est droit et ce qui est sinistre, ce qui est bon et ce qui est mauvais : c’est là une opposition diamétrale. Tai Chi


Les faits chinois n’apportent rien d’intéressant sur la partie physiologique; je la laisserai de côté. Tout au plus pourrais‑je vous dire que si les Chinois sont droitiers, ils le sont obligatoirement — du moins à certains points de vue. Mais ce qui peut rendre leur cas intéressant, c’est que si les Chinois sont droitiers, la Gauche est pour eux le côté honorable. On a suggéré l’idée que la Chine ayant une civilisation agricole, c’était peut-être dans la technique agricole qu’il fallait chercher la raison du fait que, tout en étant droitiers, les Chinois préféraient la Gauche. Qi Tai chi


En fait, s’il y a des raisons techniques à la préférence (du reste limitée) des Chinois pour la Gauche, ces raisons semblent devoir être cherchées non pas peut‑être dans la technique agri­cole, mais dans la technique militaire.


Le point où le cas chinois présente un certain intérêt est relatif à la mythologie de la Droite et de la Gauche : cette dernière est préférée à la Droite, mais la Droite n’est pas néfaste absolument, ni la Gauche toujours faste. On ne retrouve pas en Chine d’opposition ou de polarité de type religieuse. tai chi chuan

Les Chinois attribuent à la Gauche et la Droite des valeurs inégales, selon les cas, mais toujours comparables. Il ne s’agit jamais d’une prééminence absolue, mais plutôt d’une alternance. Ceci tient à un certain nombre de caractéristiques de la civili­sation et de la pensée chinoises. Il n’y a rien d’abstrait dans les catégories chinoises : on y chercherait vainement des oppositions diamétrales, telles que celle de l’Être et du non‑Être. L’Espace et le Temps sont conçus comme un ensemble de domaines ayant chacun leurs convenances : au lieu d’oppositions absolues, on ne constate que des corrélations, et, par suite, on n’admet ni indi­cations, ni contre‑indications formelles, ni obligations absolues, ni tabous stricts. Tout est affaire de convenances, parce que tout est affaire de congruences. Tai chi chuan


Le problème de la Droite et de la Gauche ressortit d’une question très générale qui est celle de l’Étiquette. En Chine, l’étiquette commande à la fois la cosmographie et la physiologie. En elle s’exprime la structure du monde — qui ne diffère point de la structure de l’individu ; l’architecture de l’univers et celle de l’individu reposent exactement sur les mêmes principes. Ce sera donc l’anatomie du monde qui expliquera la prééminence alter­native de la Droite et de la Gauche.


Je partirai des faits les plus simples. Les représentations relatives à la Droite et à la Gauche sont strictement obligatoires. Elles sont affaire de rites, c’est‑à‑dire qu’elles entrent dans un ensemble de règles imposant aux individus leurs attitudes, leurs gestes, toutes leurs façons d’être et de se conduire. tai chi chuan

La première de ces règles ou attitudes rituelles est en faveur de la Droite. La main droite est la main du manger. Dès que les enfants sont capables de saisir les aliments, on doit leur apprendre à manger de la main droite. Il y a donc une éducation de la droite, qui a pour but de lui attribuer une certaine prééminence. — Cette éducation porte d’abord sur les gestes relatifs à la nourriture. Sur le fait que la droite est la main du manger, une confirmation précieuse nous est apportée par le nom que les Chinois donnent à l’index : l’index n’est pas le doigt du montrer (d’ailleurs, il est dangereux et défendu de montrer), c’est le doigt du manger. On trempe l’index dans la sauce, et, pour goûter, on suce ce doigt.


tai chi chuan in Brussels / image 203Voici, en revanche, une indication qui paraît aller en sens contraire (nous sommes dans le domaine de l’étiquette, c’est­-à‑dire de la complication). Quand les enfants grandissent, on leur apprend à saluer. Le rituel du salut diffère pour les garçons et pour les filles. Les garçons saluent en couvrant la main droite avec la main gauche : ils cachent la droite et présentent la gauche pour saluer. Les filles, au contraire, non moins obligatoirement, saluent en couvrant la main gauche avec la main droite.


On aperçoit déjà que la Gauche et la Droite entrent dans ce grand système de classification bipartite, qu’est la classification par le Yang et le Yin : la gauche est yang, elle appartient au mâle ; la droite est yin, elle appartient à la femelle. Le yang et la gauche sont mâles, le yin et la droite sont femelles. tai chi chuan


Mais le rituel du salut va nous mettre en présence d’une nouvelle complication. En temps de deuil, les hommes saluent à la manière des femmes, c’est‑à‑dire qu’en ce cas, ils ne présentent pas la main gauche, mais la droite : la main droite doit alors recouvrir et cacher la gauche. Il se produit une inversion, la gauche allant avec le faste et la droite avec le funeste. — Un autre rite de salut et d’hommage consiste à se découvrir les épaules, ou, plus exactement, à se découvrir une épaule. Lors­qu’on va recevoir un châtiment, on découvre l’épaule droite, et lorsqu’on assiste à une cérémonie joyeuse, on découvre l’épaule gauche. Ici encore, et dans un certain nombre de cas du même genre, la Gauche est le côté faste, tandis que la Droite est le côté néfaste.

Tai chi chuan a Bruxelles

Passons maintenant à un autre rituel, à celui du présent. Les choses vont aller en se compliquant. D’une façon générale, on donne à gauche et l’on prend à droite. D’où un usage juridique : quand deux personnes font un contrat, elles partagent une fiche, une taille ; la moitié gauche est gardée par celui qui a barre sur l’autre, par le créancier ; la moitié droite est à celui sur lequel on a barre, au débiteur. Ici encore, c’est la Gauche qui a la prééminence. — Lorsqu’il s’agit de présents consistant en choses vivantes, le rituel est très compliqué et l’on tend à l’expliquer par des raisons de commodité, qui sont, en fait, inopérantes. — On doit présenter, en les tenant avec une laisse et en donnant cette laisse (car c’est en donnant la laisse qu’on passe la possession), les moutons, les chevaux, les chiens, et les prisonniers de guerre. Pour les moutons et les chevaux, le donateur doit tenir la laisse de la main droite parce que (explique‑t‑on) les moutons et les chevaux sont des animaux inoffensifs. Pour donner un chien, qui peut mordre, il faut avoir la droite libre, prête à la défensive : on tiendra donc la laisse de la main gauche. La raison est la même, dit‑on, dans le cas des prisonniers de guerre. Mais il est difficile de croire que le motif de commodité invoqué soit la raison véritable. En effet, les prisonniers de guerre que l’on donne, en les tenant par la main gauche, sont des gens à qui l’on a coupé, ou à qui l’on va couper, l’oreille gauche. Sans doute, le rituel s’inspire‑t‑il de raisons complexes que dominent certaines conceptions religieuses.

Tai chi Qi

Certains des faits les plus importants de l’étiquette de la Gauche et de la Droite appartiennent au rituel du serment. On connaît deux façons de prêter serment. Il y a d’abord le serment par la paumée. Ce serment (qu’on symbolise dans l’écriture par l’image de deux mains droites) se fait en serrant les mains droites. La droite, en ce cas, paraît prédominer. On pourrait penser qu’elle prédomine parce qu’elle est faste. Mais il faut regarder les faits de plus près. Le serment par la paumée est un serment de compagnonnage conjugal ou militaire. Il correspond à une pacifi­cation après vendetta. Aussi semble‑t‑il, le plus souvent, com­plété par une cérémonie d’alliance sanglante, le sang étant pris au bras droit.


Or, dans le second type de serment, c’est la gauche qui l’emporte. Lorsqu’on jure face aux dieux, serment solennel, valable en justice, on doit emprunter un peu de sang à la victime. Ce sang doit être pris près d’une oreille qui est, obliga­toirement, l’oreille gauche. Le sang sert à oindre les lèvres ; on le renifle (et parfois, au lieu de le tirer de l’oreille de la victime, on le fait couler du nez du jureur). Les faits diffèrent de ceux qui sont relatifs au serment par la paumée. Ce n’est pas, en l’oc­currence, le sang qui est la chose essentielle, c’est le souffle. Ce qui compte, c’est l’animation de la parole du jureur par le souffle emprunté à la victime par l’intermédiaire de son sang. Aussi le sang est‑il pris (à l’aide d’un couteau à sonnettes) près de l’organe de l’audition, et, en ce cas, on préfère l’oreille gauche.


Nous constatons donc, dans le cas des serments, une espèce de prééminence pour la droite quand il s’agit des mains, et pour la gauche quand il s’agit des oreilles. Nous allons voir, en effet, que si les Chinois sont droitiers pour les mains (et aussi pour les pieds), ils sont gauchers pour ce qui est des oreilles (et aussi des yeux). C’est que le haut et le bas du corps s’opposent, pour des raisons dont les médecins sauront nous instruire. — Les médecins (en Chine plus qu’ailleurs) ont besoin (en plus d’un savoir tech­nique qui serait insuffisant) non seulement d’une culture classique, mais encore d’une science universelle. Les principes de leur art sont fondés d’abord sur la connaissance du macrocosme. La connaissance du corps humain en dérive. Tai chi


tai Chi Chuan in Brussels / image308Or, le monde, pour sa structure, ne diffère pas du char ou de la maison du Chef. Il se compose d’un toit, qui est rond (c’est le Ciel) et d’une base rectangulaire (qui est la Terre). Entre le ciel et la terre, il y a, les reliant, une ou plusieurs colonnes. La colonne unique représente le chef lui‑même ; quand il y a plusieurs colonnes (quatre le plus souvent), elles représentent les ministres, colonnes maîtresses de l’État, ou montagnes situées aux quatre coins de l’espace.


Un des mythes chinois les mieux attestés est le mythe de Kong‑Kong, ministre méchant, qui se révolta contre son souverain et défonça soit la colonne maîtresse, soit l’une des colonnes d’angle : il cassa le Mont Pou‑tcheou qui est une mon­tagne, ou une colonne, située au Nord‑Ouest de l’Univers. Ceci a eu des conséquences assez graves : n’étant plus réunis à l’occi­dent par une colonne, le Ciel et la Terre ont basculé en sens inverse. Le Ciel s’est incliné vers l’Ouest, tandis que la Terre s’inclinait vers l’Est. Ceci explique que les astres vont vers le couchant, et que les fleuves chinois coulent tous vers les mers orientales. De plus, le phénomène de bascule s’est compliqué d’un phénomène de glissement, et il en est résulté que le Ciel et la Terre ne sont plus placés exactement l’un sur l’autre.


On a donné de ce mythe de savantes explications d’ordre astronomique. Il a une explication toute simple, que voici : ce mythe veut rendre compte du fait que la capitale qui doit être au centre du monde, est, cependant, placée dans une situation telle qu’à midi, au solstice d’été, le gnomon y donne tout de même une ombre. Si le monde n’avait pas été détraqué, le gno­mon ne devrait donner aucune ombre à la place qui est celle du Chef. Tai chi chuan


Mais voici les conséquences pour ce qui est du corps humain. Comme le montre la figure que je trace au tableau, la Terre à l’ouest se trouve manquer, tandis que le Ciel est déficient à l’est. Le Ciel, c’est le Haut, la Terre, c’est le Bas. Or, le corps humain se compose d’un haut et d’un bas. La tête (ronde) représente le Ciel, les pieds (rectangulaires) représentent la terre qu’ils touchent. (Telle est la raison pour laquelle il a longtemps été interdit aux souverains chinois d’exhiber dans leur cour des baladins faisant l’arbre‑droit : faire l’arbre‑droit, c’est proprement mettre le monde sens dessus‑dessous.) — La tête étant le Ciel, il y a, dans la tête, déficience, comme dans le Ciel, à l’Ouest, tandis que, près de la Terre, dans le bas du corps, il y a déficience à l’Est. Il suffira de savoir qu’existe une équivalence entre l’Ouest et la droite, l’Est et la gauche, pour apercevoir que l’œil droit doit être moins bon que l’œil gauche, l’oreille gauche meilleure que l’oreille droite, et qu’inversement l’homme doit être droitier pour ce qui est des pieds, et, aussi, des mains. Ne voyez point, en ceci, une simple invention due à la fan­taisie scolastique. Les médecins n’ont rien inventé. L’idée appar­tient au folklore ancien et s’est traduite dans les rituels. L’usage de couper l’oreille gauche aux prisonniers de guerre est signifi­catif ; il faut y ajouter le fait que, lorsqu’on tire à l’arc sur un ennemi, c’est l’œil gauche que l’on cherche à toucher. Tai Chi Chuan


La structure du microcosme dépend exactement, comme on voit, de la structure du macrocosme. Mais comment s’explique la structure du macrocosme ? Je ne surprendrai personne ici en disant que cette dernière s’explique par la structure sociale — laquelle est assez compliquée : c’est de cette complication que provient la préférence alternée pour la Droite ou pour la Gauche.


La structure sociale est commandée par deux grands prin­cipes :

  • Par des oppositions régies par la catégorie de sexe et que symbolise l’opposition du Yin et du Yang ;
  • Par des oppo­sitions résultant de l’organisation hiérarchique de la société et qui correspondent à l’opposition de l’inférieur et du supérieur.

Voici donc deux couples, Yin et Yang, Haut et Bas, où l’oppo­sition est de type cyclique et résulte d’une alternance. Avec ces couples se combine le couple Gauche‑Droite (pour ne point parler d’autres couples, tels, par exemple, l’Avant et l’Arrière). Partons de l’opposition du Haut et du Bas, c’est‑à‑dire de l’inférieur et du supérieur. tai Chi Chuan


L’image de l’Espace, l’image du Monde s’est formée d’après la représentation des assemblées que tient le Chef lorsqu’il reçoit ses vassaux. Le Chef reçoit, debout sur une estrade, le dos au Nord, c’est‑à‑dire, face au Soleil, c’est‑à‑dire face à la lumière ou au Yang ; les vassaux se prosternent, face au Nord, face au Yin, et au lieu de tendre leur tête vers le Ciel, ils doivent se tenir front contre Terre. D’où une série d’équivalences : le Haut est l’équivalent du Ciel, et il est l’équivalent du Yang, car, lorsque le Chef se tient face au Sud, il reçoit en plein les rayons du soleil : il assimile alors le Yang, principe lumineux. Il s’ensuit encore que l’avant du corps est yang, que la poitrine est yang. Inversement, le Bas est l’équi­valent de la Terre, qui est l’équivalent du Yin, qui est l’équivalent de l’Arrière, qui est l’équivalent du dos.


Tout ceci évoque un mythe extrêmement important, car il porte sur un thème essentiel de la mythologie chinoise, c’est le thème de l’hiérogamie. Le Ciel, le Yang, le mâle sont caractérisés par le fait qu’ils couvrent et serrent contre leur poitrine, qu’ils embrassent ; au contraire, la Terre, le Yin, la femelle tendent leur dos et portent sur le dos. — Je dois rappeler ici que la Terre est une mère, le Ciel un père, que la mère fournit le sang et que le père fournit le souffle. D’où une série d’équivalences très impor­tantes en médecine chinoise : le Yang correspond à la poitrine ; dans la poitrine est le cœur qui est l’organe du souffle. Aussi les médecins savent‑ils que le cœur est un viscère simple, le Yang correspondant à l’impair. Inversement, le dos est Yin : il est en rapport avec le sang, ou plutôt avec l’ensemble des humeurs fécondes, et le viscère qui correspond au dos est les reins. Les reins forment donc un viscère double (pair = double) qui, du reste, est en rapport avec la danse et les pieds faits pour toucher la Terre (= Yin)…


Du reste, le Yang et le Yin, dans leurs hiérogamies, ne sont pas réduits à une seule position (et ceci a fort heureusement permis aux médecins d’adopter un très grand nombre d’autres équivalences très commodes pour formuler des diagnostics). Dans un des livres de médecine les plus réputés, le dos se trouve, par suite d’une inversion de position, devenir yang, et, dès lors, le cœur passe dans le dos : il ne pourrait rester dans la poitrine, devenir yin (pair), sous peine de se dédoubler.

Tai Chi Bruxelles

Voici donc une première opposition, qui est l’opposition du Haut et du Bas, du Chef et du Vassal. Le Chef va avec le sud, le Vassal avec le nord. Vous remarquerez que c’est celui qui se tient au nord, mais face au sud, qui est sous l’influence du Sud, tandis que celui qui est au sud, et face au nord, est sous l’influence du Nord.


L’autre opposition est celle des hommes et des femmes. Les hommes se placeront à l’ouest, c’est‑à‑dire face au Levant : ils équivalent donc au Levant, bien qu’ils soient à l’ouest. Inverse­ment, les femmes, placées à l’est, équivalent au Couchant, — ce qui va amener un certain nombre d’imbrications et de complica­tions d’étiquette. — Le Chef, se tenant face au Sud, a l’est à sa gauche, i1 en résulte que l’Est vaut la Gauche, et que l’Ouest vaut la Droite, équivalence absolue, qui reste toujours valable. — Le Chef ne se borne pas à recevoir, debout sur son estrade. Le Chef est un archer (tel est le nom des seigneurs chinois), et, à ce titre, il est mythologiquement, un Soleil, et, spécialement, un Soleil levant. Par conséquent, tout en étant face au Sud, il est quelqu’un de l’Est. Inversement, les vassaux qui s’opposent à lui, tout en étant des gens qui se tournent face au Nord, sont aussi des gens de l’Ouest. D’où une corrélation essentielle, à savoir : la liaison de l’est et du sud (Yang), de l’ouest et du nord (Yin).

Tai Chi Chuan

Le Chef est un archer, et, quand il se déplace, il se déplace en char. C’est ici que vont intervenir les données relatives aux techniques militaires. Le Chef, quand il est dans son char, ne peut jamais être que face au sud. L’armée est un camp qui marche, toujours orienté, face au Sud. Ceci se réalise très facilement. Il suffit de faire porter à la tête de l’armée un drapeau rouge, car le rouge est l’équivalent du Sud. Le Chef, puisqu’il marche droit sur son drapeau rouge, a donc toujours, où qu’il aille, l’Est à sa gauche. Sur tous les schémas ayant la valeur de diagrammes religieux, le nord étant placé en bas, et le sud en haut, l’ouest est placé à droite et l’est est placé à gauche.


Le Chef, qui est un archer, ne conduit pas son char. Les chars chinois sont montés par trois hommes : le cocher, tout naturellement, doit se placer au milieu, encadré par ses deux compagnons : l’archer, chef du char, et le lancier qui est le vassal, le second du Chef. Or, le lancier, puisqu’il est droitier, doit manier sa lance avec la main droite : il ne peut la manier utilement qu’à condition d’être placé sur la droite du char. Il ne reste pour le Chef que la place de gauche. La gauche est donc la place du Chef, et, par conséquent, la place d’honneur. — Ces données vont réagir sur l’ensemble des représentations relatives à la Gauche et à la Droite.


Lorsque le Chef reçoit, sa cour se place face à lui. La répar­tition des vassaux dans les assemblées de cour sert à qualifier les différents espaces. Parmi les vassaux il y en a trois qui valent comme une projection du Chef : on les appelle les Trois Ducs. Cette trinité représente le Chef : sa gauche et sa droite, plus le Centre. Les trois ducs, dont la mission est de doubler le Chef, sont orientés, bien que vassaux, comme le Chef lui‑même : ils sont considérés comme faisant face au Sud, et, par suite, le duc de gauche est le premier d’entre eux. Il commande à l’Est, c’est‑à­-dire à la gauche du monde : il est donc le plus honoré des trois.


Mais l’ensemble des vassaux s’opposent au Chef. On les considère comme étant effectivement placés face au Nord. L’Est étant la gauche du Chef et la gauche étant le côté honorable, l’Est sera le côté honorable pour ces vassaux placés face au Chef : le plus honoré parmi eux sera, par conséquent, celui de droite ; l’inversion est ici absolue.

Tai Chi Chuan

Les vassaux ne demeurent pas toujours à la cour ; ils voyagent. Mais quand ils sont sur les routes, ils ne quittent point leurs attitudes de vassaux : de même que le Chef marche toujours face au Sud, les Vassaux vont toujours face au Nord. Pour eux donc le côté honorable demeure la droite et par suite l’ouest. Comme on le voit, l’étiquette, par un assez joli tour de force, a réussi à rejoindre les deux principales formules de classification : l’inférieur placé au Sud face au Nord, le mâle placé à l’Ouest face au Levant. Le vassal prend sur les routes la partie ouest (droite) où il marche sous l’influence du Levant. Aux femmes est obliga­toirement réservée la partie Est (gauche) des routes : elles y reçoivent l’influence du Couchant.

Tai Chi Chuan

Les vassaux font figure de Chefs lorsqu’ils rentrent chez eux ils y sont les maîtres, aussi bien que tout charbonnier. Tout va donc changer une fois qu’ils siègent en posture de Chefs dans leurs maisons. La place du maître de maison, qui se tient face au Sud sur son estrade, est à l’Est, c’est‑à‑dire à gauche ; la place de la maîtresse de maison sera à l’Ouest, c’est‑à‑dire à droite. Ceci a des conséquences importantes : par exemple, le palais du prince héritier est obligatoirement construit à l’Est ; en revanche, la douairière doit nécessairement habiter au Couchant, le palais de l’Ouest — mais on préfère dire « le palais des Mille Automnes », car l’Ouest, c’est l’automne, de même que l’Est, c’est le printemps.


Ici apparaît une nouvelle réussite de l’étiquette : elle est parvenue à lier la femme à l’automne, c’est‑à‑dire aux récoltes, tandis qu’elle a lié l’homme au printemps, c’est‑à‑dire aux travaux des débuts de l’année. Ceci entraîne, du reste, des corré­lations indéfiniment compliquées : les femmes font pousser les récoltes qu’on fait aussi pousser à l’aide du jeu de la Balançoire. Balançoire et automne ou récoltes s’équivalent : le palais des Mille Automnes, le palais de la Balançoire ou la douairière elle-­même, tout cela s’équivaut.


Mais passons au rituel du coucher et de la vie nocturne. Chez lui, le mari est de l’Est, et, quand il se couche, il gardera l’Est ; la femme est de l’Ouest, et, la nuit venue, elle gardera l’Ouest. Seulement, le mari doit se déplacer, c’est un Soleil qui de l’Est vient se coucher à l’Ouest : sa natte, cependant, sera placée à l’est de la natte de la femme. Ici intervient une complication curieuse : quand on se couche, on doit se placer contre la terre, attitude tout à fait différente de celle qu’on a quand, debout, on reçoit les influences célestes, les influences du Haut. A la nuit convient un rituel de type funeste : être couché à même la terre, c’est prendre une attitude comparable à celle des morts. Ceci impose quelques précautions. Le mari et la femme, quand ils se couchent, doivent placer leur tête au Nord, car il ne faudrait pas qu’ils tendent les pieds vers le Nord ; c’est ce que, seuls, font les morts qui doivent diriger leurs pieds vers les cimetières placés au nord des villages et des villes. Dormir les pieds au nord serait, en quelque manière, se suicider. — Il faut donc, pendant la nuit, conserver la tête au nord, les pieds au sud. La femme, toujours à l’Ouest, occupera la gauche, tandis que l’homme, toujours à l’Est, occupera la droite. — L’alternance de la gauche et de la droite, pour ce qui est de leur prééminence rituelle, est constante.


La structure du monde n’explique pas, à elle seule, les faits relatifs à l’étiquette de la Droite et de la Gauche. Le Monde a une structure, une morphologie qui dépend de la structure sociale. Il a aussi une physiologie dont la loi essentielle est un principe de roulement, savoir l’alternance rythmique et cyclique du Yin et du Yang. Le principe de l’Étiquette sera donc de rendre manifeste l’identité de structure du macrocosme et des micro­cosmes, mais en tenant compte des modifications physiologiques du macrocosme, lesquelles correspondent à des ères différentes, à des changements dans l’ordre du Monde, c’est‑à‑dire dans l’ordre de la civilisation. Il y a des moments où le Yang commande, des moments où le Yin commande, et, à chaque alternance, les principes de l’étiquette s’inverseront complètement : là où la Droite prédominait, c’est la Gauche qui va prédominer, ou inver­sement.


Aussi ne trouvons‑nous point en Chine ce mépris ou cette haine pour les gauchers qui caractérisent d’autres civilisations. Un gaucher vaut autant qu’un droitier. Plus exactement, il y a des ères de civilisation, il y a des phases physiologiques de l’Univers où il convient d’être gaucher et d’autres phases où il convient d’être droitier. — Sur ce point, un certain nombre de mythes sont instructifs. Dans les familles de Soleils, on est en général six, et, quand il naît des Soleils, il arrive que trois naissent par la gauche et trois par la droite. Ceux qui sortent du corps mater­nel par la droite sont entièrement droitiers, ceux qui sortent à gauche entièrement gauchers. Entendez ceci dans le sens le plus absolu. Le héros sera droitier, ou gaucher, au point d’être hémi­plégique. Il n’y a en lui de vivant que la gauche ou la droite du corps. Il sera un génie de la Gauche ou un génie de la Droite.


Voici quelques exemples, où l’on verra l’étiquette fonctionner avec une précision rigoureuse. La première dynastie royale, la dynastie des Hia, dont le fondateur est Yu le Grand, est une dynastie qui régna sous le signe de la Terre. A partir de ce fait, les historiens ont pu déduire toutes les caractéristiques physiques du fondateur des Hia, y compris les détails de sa naissance. Yu le Grand est sorti du corps de sa mère par le dos, car le dos est yin, et la Terre est yin. Il régnait en vertu de la Terre : il avait donc de grands pieds, et il était droitier. Il marchait en laissant toujours traîner sa jambe gauche en arrière ; le pied droit, seul, avançant.


Le fondateur de la dynastie des Yin qui a succédé aux Hia, T’ang le Victorieux, apparaît dans l’Histoire comme un Soleil levant. Il régna en vertu du Ciel. Aussi était‑il très grand et tendu vers le Haut. Il sortit du corps de sa mère par la poitrine, qui est yang, et il ne touchait à la terre que par des pieds minus­cules. Il était entièrement gaucher et marchait le pied gauche toujours en avant. Gaucher ou droitier, T’ang et Yu sont tous deux hémiplégiques. Ils le sont, d’ailleurs, l’un et l’autre, à la suite du dévouement : ils se sont voués l’un au Ciel, l’autre à la Terre, l’un au génie de la Pluie, l’autre au génie de la Sécheresse.


Telles sont les représentations qui commandent la mythologie et l’Histoire, — car ce que je qualifie de faits mythiques, ce sont, pour un assez grand nombre de nos contemporains, des faits historiques. — Mais ce qui vaut pour la mythologie ou pour l’Histoire vaut aussi pour la médecine. Voici comment naissent les enfants. — Le principe de toute conception correspond au point qui représente le plein Nord, la mi‑nuit, le solstice d’hiver. De là viennent, de là partent le mâle comme la femelle. Le mâle (Yang) est affecté d’une marche vers la gauche, la femelle affectée d’une marche vers la droite. Les hommes se marient à trente ans, les femmes se marient à vingt ans. Si nous comptons sur la rose des douze caractères cycliques, trente stations à partir de tseu (enfant, minuit, caractère cyclique initial) nous arrivons par la gauche au caractère cyclique sseu, et si nous comptons vingt stations par l’autre côté, par la droite, nous arrivons encore au même carac­tère cyclique : la femelle et le mâle se rencontrent donc à vingt et à trente ans, au caractère sseu. Ce caractère figure l’embryon ; il marque la station qui convient aux conceptions réelles. Les enfants, mâles et femelles, naissent donc à sseu. Si l’enfant est mâle, il continuera à tourner vers la gauche, et comme il doit naître à dix mois (les Chinois comptant termes compris) le lieu de sa naissance sera le caractère cyclique yin ; le lieu de la nais­sance d’une fille (cette fois on tourne vers la droite) se trouvera au caractère cyclique chen.


Vous pouvez voir sur le schéma, où je les ai marqués, les nombres du système décimal qui corres­pondent aux nombres cycliques chen et yin ; ce sont les nombres 7 et 8. Toute la vie de la femme est dominée par le chiffre 7 : les femmes font et perdent leurs dents à 7 mois et à 7 ans ; elles sont nubiles à 14 ans et la ménopause a lieu à 49 ans. Les garçons sont dominés par le chiffre 8 (dentitions à 8 mois et 8 ans, puberté à 16 ans, arrêt des fonctions viriles à 64 ans). Ceci n’est pas, non plus, une simple invention due à l’ingéniosité scolas­tique des médecins, mais est impliqué par quantité de rites très anciens, par un très vieux folklore. Vous avez pu voir que ce qui marche vers la droite, c’est ce qui est femelle ; ce qui marche vers la gauche, ce qui est mâle. Les médecins chinois peuvent répondre sans hésiter quand, avant la naissance, on leur demande de révéler le sexe d’un enfant. Il leur suffit de constater que l’em­bryon est placé à gauche ou à droite dans le ventre de la mère. S’il est placé à gauche, c’est un garçon, s’il est placé à droite, c’est une fille. — Quand un embryon se déplace vers la droite, c’est donc qu’il appartient à la droite. Ce qui appartient à la gauche doit marcher vers la gauche.


Ici, nous passerons, si vous le voulez bien, à un thème d’étiquette tout à fait différent, savoir le rituel de la réception. Lorsqu’on reçoit un hôte, on va le recevoir à la porte de la cour d’honneur de la maison, et on le conduit à la salle de réception, à laquelle on accède par deux séries de degrés, les uns placés à l’Est, les autres placés à l’Ouest. Le maître de maison qui doit aller occuper les degrés de l’Est, se place, lorsqu’il reçoit son hôte, face au Nord, à droite de la porte, puis il avance, toujours face au Nord, vers les degrés de l’Est en tournant vers la droite. L’hôte marche, placé à gauche, vers la gauche. Nous n’avons pas de renseignement sur la façon dont leurs pieds se déplacent quand ils marchent dans la cour, mais nous savons comment ils montent les degrés des escaliers de l’Est et de l’Ouest. L’hôte qui est, en conséquence, l’homme de la gauche, doit gravir chaque degré en partant toujours du pied gauche, le pied droit ne faisant que suivre. Le maître de maison, à droite, part du pied droit. Inver­sement, quand il reconduit, les positions étant contraires (tous deux se déplaçant face au Sud), le maître de maison qui est à l’Est (gauche) marche cette fois‑ci vers la gauche, tandis que l’hôte, qui occupe la droite (ouest), se déplace en marchant par la droite.


Il vous est facile de voir sur le schéma où j’ai marqué les caractères cycliques que la marche vers la gauche correspond à l’ordre du temps et des caractères cycliques, à la marche du Soleil : c’est ce que les Chinois appellent l’ordre conforme ; la marche vers la droite, opposée à la marche du Soleil, est qualifiée d’ordre inverse. — Cet ordre inverse est l’ordre qui convient au sorcier. Le fondateur de la dynastie des Hia, Yu le Grand, qui était intégralement droitier, est un des patrons des sorciers. Son pas, le pas de Yu, est encore dansé par les sorciers ; il consiste, partant toujours du pied droit, à marcher toujours la partie droite du corps en avant.


Il y a, comme vous voyez, prééminence alternée de la Gauche et de la Droite, mais ceci n’exclut pas le fait que la droite est la main la plus exercée. C’est même peut‑être précisément pour cette raison que la gauche l’emporte. Un certain nombre de règles importantes d’étiquette pourront le montrer.


L’une de ces règles est significative. Quand naît un héritier, et qu’on s’occupe de lui donner une personnalité (il s’agit d’assurer en lui la liaison d’une âme‑souffle et d’une âme‑sang) l’enfant est accueilli au nom du père (qui ne doit pas se montrer tout d’abord), par deux de ses principaux vassaux : son chef de cuisine et son chef de musique. Le chef de cuisine se place à droite, et ceci s’accorde avec le fait que la droite est la main du manger, mais très vraisemblablement aussi, avec le fait que la droite est la main du sang. Au contraire, le chef de musique se tient à gauche, à la place d’honneur, et ceci va sans doute avec le fait que le Yang, le Ciel et le Souffle appartiennent à la Gauche.


Quand on revient de la guerre, et qu’on célèbre un triomphe, le général vainqueur conduit la pompe triomphale armé d’une flûte et d’une hache d’armes (c’est le moment où l’on va couper l’oreille gauche des captifs). Le général tient la hache d’armes de la main droite et la flûte de la main gauche. Dans les choses mili­taires, considérées comme néfastes, la droite l’emporte, mais le triomphe est regardé comme une cérémonie de pacification, et, en l’espèce, c’est la gauche qui est la main préférée. — La droite n’est qu’une main ministérielle, c’est la main qui agit ; c’est aussi la main qui tue et verse le sang : c’est la main du soldat. Mais ce n’est pas le soldat (placé à droite sur le char de guerre) qui gagne la bataille : c’est le Chef, placé à gauche. Le Chef anime la bataille entière avec son souffle, tandis que le soldat ne fait que répandre du sang. La place honorable correspond à la main qui n’agit pas, et non pas à la main ouvrière, chargée des besognes vulgaires.


Les caractères qui désignent la gauche et la droite sont formés à l’aide d’un élément qui figure la main, à quoi s’ajoute un autre élément significatif : pour la droite, c’est un signe qui, jadis, figurait un rond. Ceci peut évoquer deux représentations : la droite est la main de la bouche et de la nourriture, et c’est aussi la main des choses rondes, du cercle, du compas. La gauche, au contraire, est spécifiée à l’aide d’un signe qui représente l’équerre. Vous pouvez voir sur cette photo d’un bas-relief qui date du IIe siècle après Jésus‑Christ, mais qui s’inspire de traditions anciennes, deux personnages mythiques, qui sont des Héros­-fondateurs et forment un couple primordial. Ce sont Fou‑hi et Niu‑koua, mari et femme, mais aussi frère et sœur, couple hiérogamique et incestueux. Tous deux s’enlacent par le bas du corps, mais la femme, qui est placée à droite, tient de la main droite le compas qui produit le rond ; l’homme, placé à gauche, tient de la main gauche l’équerre, qui produit le carré.


L’alternance rythmée de la droite et de la gauche peut assez bien se comprendre en fonction de l’idée d’hiérogamie. En effet, l’équerre est l’insigne du sorcier. Le mot qui signifie « équerre » signifie aussi « art », et spécialement « art musical » (toujours lié à la gauche). Tous les arts, et la magie en premier lieu, sont évoqués par l’équerre. Si Fou‑hi, chef de ce ménage primordial qui inventa le mariage (l’expression « compas‑équerre » évoque les bonnes mœurs sexuelles) a pour insigne l’équerre, c’est qu’on le considère comme l’inventeur de la divination et le premier des sorciers. Or, dans la langue ancienne, il y avait un mot signifiant à la fois « sorcière » et « sorcier », mais il y avait encore un mot désignant spécialement le sorcier. Les étymologistes expliquent le fait en disant qu’il y avait besoin d’un mot spécial pour le sorcier, qui doit être à la fois yang et yin : le Chef, le Mage contient en lui le Yang et le Yin, qui se résorbent en lui.


Ce thème s’accorde avec les théories chinoises sur le pair et l’impair. L’impair qui est yang, est une synthèse du pair et de l’impair, du Yin et du Yang. De même, le sorcier, en raison des hiérogamies qu’il sait pratiquer, est homme et femme à la fois, et femme à volonté (le thème des changements de sexe est fré­quemment attesté). D’ailleurs, quand le sorcier tient l’équerre productrice du carré, il possède le rond (pour les géomètres chinois, c’est le carré qui engendre le rond). Le rond figure le Ciel, le carré figure la Terre. L’équerre, insigne du sorcier qui la tient de la main gauche, évoque donc le Yin, mais en tant qu’il recèle et produit le Yang : au thème de l’hiérogamie est toujours associé le thème de l’échange d’attributs.


Il y a donc une certaine prééminence de la gauche, de même qu’il y a une certaine prééminence de l’équerre, symbole des arts magiques. Mais cette prééminence n’est qu’occasionnelle, la gauche sort de la droite, comme le rond du carré, à la suite d’un changement du tout au tout, d’une mutation totale ; quand la gauche se mue en droite, comme lorsque le sorcier se mue en sorcière, il ne demeure plus qu’une femme. Il y a roulement et alternance ou prééminence alternée. Il n’y a pas prédominance fixe et opposition absolue.


Cet ensemble de faits relatifs à la mythologie de la Gauche et de la Droite, peut faire apparaître la corrélation qu’on établit en Chine entre la structure de l’Univers, du corps humain et de la société : tout cela, morphologie et physiologie du macrocosme et des microcosmes, forme le domaine de l’Étiquette.


Jamais nous ne constatons d’oppositions absolues : un gau­cher n’est pas sinistre, un droitier ne l’est pas non plus. Une multitude de règles font voir que la gauche et la droite prédomi­nent alternativement. La diversité des occasions et des sites impose, à tout instant, un choix très délicat entre la gauche et la droite, mais ce choix s’inspire d’un système très cohérent de repré­sentations. C’est ce point que je voudrais illustrer par un dernier exemple. Puisque notre ami Lévy‑Bruhl va nous emmener dîner dans un restaurant qui n’est pas chinois, il n’y aura aucun inconvénient à ce que j’emprunte cet exemple au rituel du service de la table.


Comment faut‑il servir le poisson ? Selon qu’il s’agit de pois­son frais ou séché, les choses changent du tout au tout. Si c’est du poisson séché, ou doit tourner la tête vers l’invité. Mais si l’on sert du poisson frais, c’est la queue qu’il faut tourner vers l’invité. Ce n’est pas tout : il faut encore tenir compte de la saison. Si l’on est en été, il faudra placer le ventre à gauche ; il faudra le placer à droite si l’on est en hiver. Voici pourquoi : l’hiver est le règne du Yin, le Yin correspond au Bas, nous l’avons vu ; le ventre (bien qu’il fasse partie de l’avant) est le bas du poisson ; il est donc Yin. Pendant l’hiver, où règne le Yin, le ventre doit être la partie la mieux nourrie, la plus grasse, la plus succulente. On placera le poisson le ventre à droite en hiver, car on doit manger avec la main droite, et l’on commence par manger les bons morceaux. Le morceau le plus succulent doit donc être à droite. — En été, où le Yang règne, tout changera.


On voit quelle est la minutie des règles d’étiquette. La préé­minence de la droite ou de la gauche dépend toujours des occurrences, des circonstances occasionnelles de temps et de lieu. Si j’ai pu expliquer la règle qui commande le service de table en matière de poisson, c’est que j’en ai trouvé l’analyse dans un auteur ancien et compétent : il aurait été impossible de restituer imaginativement les motifs qui justifient ces règles. Je terminerai donc en remarquant que lorsqu’il s’agit d’étiquette, c’est‑à‑dire de symbolique, tout essai d’interprétation idéologique est dan­gereux. Il n’y a qu’une interprétation qui vaille, celle que don­nent ceux qui joignent à la pratique de l’étiquette une connais­sance directe du système de symboles dont elle s’inspire (1).


(1) Au cours de la discussion qui suivit, un sociologue demanda :

— « Que reste‑t‑il de ce folklore dans la vie actuelle ? doit‑on admettre une influence persistante de ces superstitions dans les activités de la vie moderne ? »

— Réponse de Marcel GRANET


« Il y a trois ans, Paris a reçu la visite d’un Japonais qui a eu l’intention de faire une thèse de doctorat à la Faculté des Lettres. Il s’est trouvé que j’ai été amené à voir cette thèse. Je l’ai vue et j’ai conseillé à ce Japonais de publier son travail, non pas sous forme de thèse, mais sous forme de livre. Il a paru. Je vous conseille de le lire : vous y retrouverez un certain nombre de faits décisifs sur le point qui vous intéresse.


« En particulier, vous y verrez ceci : si les Japonais ont une bonne taille, c’est qu’ils ne sont ni placés comme les Hindous sous l’influence abusive du Yin, ni, comme les Chinois, sous l’influence abusive du Yang, mais sous une bonne lati­tude. D’autre part, ils reçoivent, du fait de leur Empire insulaire, une influence partagée de la terre et de la mer.


« Mais ce Japonais, qui était venu non seulement pour enseigner et s’ins­truire, mais pour guérir, avait noté que l’Angleterre était un pays aussi bien situé que le Japon. Or, l’alliance japono‑anglaise venait de prendre fin. Il raconte donc, dans son livre, que les Anglais sont grands abusivement, ridi­culement, parce qu’ils mangent des pommes de terre et que ces pommes de terre contiennent une quantité trop considérable de Yin, — ce qu’il explique d’ailleurs avec des formules chimiques. Le Yin a une vertu de dilatation. Les Anglais se sont dilatés abusivement, en hauteur. De plus, ils ont contracté une maladie particulière qui, dans ce livre, s’appelle la « maladie lamentable » : j’ai supposé que c’était le « spleen » — Les Japonais, en revanche, savent éviter pareil malheur. Si, par exemple, ils mangent certains poissons, et en particulier des carpes, c’est afin de combattre par l’influence dilatante qui est dans la carpe, telles influences rapetissantes.


« Le Japonais en question avait une bonne connaissance des techniques les plus récentes, mais c’était essentiellement un guérisseur. Il a trouvé que les Français n’étaient pas des gens sérieux : ils n’avaient pas la foi et ne guérissaient pas. »


 


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