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Tai Chi Chuan à Bruxelles / article


 

jin yun

 

 

 

Article de Jacques Dars, extrait de Études chinoises, vol. XIII, n° 1-2, printemps-automne 1994.

 

Jacques Dars, sinologue français récement, décédé était chercheur au CNRS spécialiste de la Chine ancienne, considéré comme l’un des plus éminents traducteurs du chinois en France. Il a dirigé la collection Connaissance de l’Orient aux éditions Gallimard, créée par Étiemble.

 

De lui, en édition grand public nous pouvons vous conseiller « Au gré d’humeur oisives, les carnets secrets de Li Yu, un art du bonheur en Chine » et « Comment lire un roman chinois » aux éditions Phlippe Picquier , ainsi qu’une série de traductions présentées et annotées  aux éditions Philippe Picquier et Gallimard :

 

Passe-temps d’un été à Luanyang, traduit du chinois, 1998, Gallimard, Paris

Des nouvelles de l’au-delà,  2005, Gallimard, Paris

Le pavillon des Parfums-Réunis, et autres nouvelles chinoises des Ming, traduit par Jacques Dars, revu par Tchang Foujouei, 2007, Gallimard, folio, Paris

 

 

 

Ji Yun (Ji Xiaolan, 1724-1805), natif de Xianxian au Zhili (actuel Hebei), rejeton de famille aristocratique, se passionne dès l’enfance pour l’étude ; à sa précocité intellectuelle se joint bientôt un vaste usage du monde : à vingt-quatre ans, il est grand lauréat des examens provinciaux, à trente et un ans, docteur et membre de l’Académie Hanlin. Il entame alors, en 1764, une carrière brillante à la Cour mandchoue, car au lieu d’être envoyé en poste en province, il reste au gouvernement central sur vœu personnel de l’empereur Qianlong, qui admire sa vaste culture et ses talents d’administrateur.tai chi chuan


Mais cinq ans plus tard, il est compromis dans « l’affaire Lu Jianzeng », du nom d’un haut fonctionnaire qui s’est trop enrichi dans la gabelle, et que Ji Yun prévient à temps… avant d’être à son tour dénoncé. Suivra un bannissement à Urumchi, au fond du Turkestan, l’actuel Xinjiang, et Ji Yun mettra à profit ce séjour forcé en enrichissant ses connaissances et en amassant nombre de matériaux divers qu’il utilisera plus tard, notamment dans son Yuewei caotang biji. Il rentre à Pékin trois ans plus tard, comme rédacteur de l’Académie ; il devient même rédacteur en chef de la gigantesque encyclopédie Siku quanshu, travail qui l’occupe treize années durant, et il reçoit de nombreuses et glorieuses promotions. C’est Grand Précepteur du Trône et couvert d’honneurs qu’il s’éteint à quatre-vingt-deux ans.tai chi chuan

Son œuvre est aussi immense et diverse que ses connaissances, qui embrassaient la littérature, l’histoire, la philosophie, la politique, l’économie, la géographie, etc. Mais, outre les travaux de commande, cet homme d’une curiosité et d’une culture exceptionnelle s’adonne toute sa vie à la rédaction d’ouvrages plus personnels. Dans ce domaine, celle de ses œuvres qui eut la plus profonde et durable influence est incontestablement le Yuewei caotang biji (littéralement : les Notes au fil du pinceau de la chaumière où scruter les mystères subtils, ou Notes de la chaumière de la subtile perception, l’idée sous-jacente étant que l’auteur perçoit, ou perce, certains mystères non accessibles aux autres), « notes » prises entre 1789 et 1798, où il rapporte de nombreuses expériences et relate tout ce qui lui paraît notable, assaisonnant le tout de commentaires souvent piquants. Ce vaste recueil écrit « au fil du pinceau », c’est-à-dire au fur et à mesure et sans apprêt, en langue classique, de notes, d’anecdotes, de récits commentés, de mirabilia, etc., sera ultérieurement connu sous le titre global de Yuewei caotang biji

tai chi chuan

L’ouvrage se compose en réalité de cinq recueils analogues, intitulés : — Luanyang xiaoxia lu, ou Villégiature d’été à Luanyang (Luanyang étant le nom d’un palais provisoire des Qing dans la villégiature de montagne de Chengde, où la Cour s’installait durant les chaleurs) ; — Luanyang xulu, suite au volume précédent ; — Huaixi zazhi, ou Mélanges à l’ouest du sophora (Huaixi, « À l’ouest du sophora », est le nom d’une résidence de fonction, appelée également Xiyuan, « Parc de l’Ouest », qu’occupa Ji Yun dans la banlieue ouest de Pékin, plus exactement au Yuanmingyuan à Haidian) ; — Rushi wo wen, ou Telle est l’histoire qui m’est parvenue ; — Guwang tingzhi enfin, ou On peut toujours prêter l’oreille. Ces cinq recueils parurent successivement à partir de 1789 ; au début, ils furent diffusés individuellement, le succès étant tel à chaque parution qu’ils étaient aussitôt copiés à l’envi pour faire ce que nous nommerions des éditions pirates.

tai chi chuan

C’est un disciple de Ji Yun, Sheng Shiyan, qui réunit les cinq recueils, soigneusement colligés, en un volume de cinq tomes coiffés du nom de Yuewei caotang biji wuzhong…. Le Yuewei comprend au total vingt-quatre rouleaux (juan), représentant en tout quelque mille deux cents rubriques ; sur ce nombre, un millier environ sont de caractère narratif ou anecdotique, le reste étant plutôt de caractère purement érudit. Du point de vue des thèmes, la répartition serait de plus de quatre cents histoires relatant des événements soit vécus par l’auteur, soit à lui rapportés par des membres de son clan, de sa famille ou de sa maisonnée. Un nombre à peu près égal lui fut transmis, comme il le confie dans la préface du recueil À l’ouest du sophora, lors de ces agréables réunions amicales où chacun s’efforce de captiver l’auditoire en contant quelque histoire hors du commun. …tai chi chuan


Quant au fond, il apparaît étonnamment varié, et le fait que l’auteur ait eu accès à tant de documents secrets y contribua sans doute : Ji Yun, homme d’une curiosité universelle, choisit et consigne mirabilia, anecdotes, faits divers en tout genre, les rapporte avec art et sobriété, les agrémente de réflexions originales, et porte souvent sur des phénomènes en apparence inexplicables un regard critique ou ironique des plus personnels et des plus intéressants.tai chi chuan



Lumières


Maître Aitang m’a dit avoir entendu parler d’un vieux clerc qui, cheminant nuitamment, rencontra soudain le fantôme d’un ami mort. Ferme et droit de nature, le clerc n’éprouva nulle frayeur, et s’enquit :


–  Où allez-vous donc ?tai chi chuan

–  Je suis, répondit l’autre, recors des Enfers, et comme je vais au Village du Sud en mission de capture, nous nous trouverons faire route ensemble.


Ils s’en furent donc de conserve et parvinrent à une maison délabrée, dont le fantôme dit :


–  Voici la chaumière d’un lettré.

–  À quoi le savez-vous ?, demanda le clerc.


Le fantôme expliqua :tai chi chuan


–  Tous les humains étant absorbés dans la journée par leurs occupations, leur vraie nature est engloutie, et ce n’est que dans leur sommeil que, libres de toute pensée profane, brillent en toute clarté leur esprit originel et les lectures qu’ils ont emmagasinées, dont chaque caractère émet une lumière qui leur sort par tous les pores de la peau : ainsi sont-ils nimbés d’un halo diffus, qui a le lustre d’un brocart. Des lettrés confucéens comme Zheng Xuan ou Kong Yingda, des écrivains comme Qu Yuan, Song Yu, Ban Gu ou Sima Qian, sont surmontés d’un éclat qui atteint le firmament et rivalise en brillance avec les astres et la lune. Puis viennent des lumières de plusieurs toises, puis de plusieurs pieds, et ainsi de suite jusqu’aux petites. Les plus minuscules ont un éclat aussi faible qu’un lumignon éclairant une croisée. Les hommes ne peuvent les voir, seuls les fantômes et les esprits ont cette faculté. Sur cette maison-ci brille une lumière de sept ou huit pieds, qui a permis ma conclusion.


–   J’ai voué ma vie à l’étude et aux livres : quelle peut bien être la taille de ma lumière quand je dors ?, demanda le clerc.


Le fantôme hésita longuement à répondre, puis finit par dire :


–  Quand je suis passé hier à votre école de village, vous faisiez justement la sieste. Je vous ai vu la poitrine bourrée de traités avec notes marginales et commentaires, de cinq ou six cents annales de dissertations d’examens, de soixante-dix ou quatre-vingts modèles de citations avec développements, de trente ou quarante résumés de compositions politiques… et tout ce fourmillement de mots formait une fumée noire qui recouvrait votre demeure ! Quant à vos étudiants récitant et lisant à haute voix, leur bruit était comme pris dans des nuées épaisses ou un brouillard impénétrable. Mais en vérité — et je pèse mes mots —, je n’ai point vu de lumière !tai chi chuan


Le clerc le rabroua avec fureur, mais le fantôme s’en fut avec un grand rire.




 

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