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Tai chi chuan à Bruxelles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Troisième historiette tirée du Yuewei caotang biji (littéralement : les Notes au fil du pinceau de la chaumière où scruter les mystères subtils, ou Notes de la chaumière de la subtile perception) recueil de la fin du 18ème siècle de Ji Yun (Ji Xiaolan, 1724-1805), extrait de Études chinoises, vol. XIII, n° 1-2, printemps-automne 1994, Jacques Dars est Directeur de recherche au CNRS. Pour en savoir plus, consultez le premier article. et les texte sur les « Eunuques du palais impérial« .



Les eunuques travestis


Mon vieux domestique Wei Zhe tenait de son père l’histoire suivante : au début de l’ère Shunzhi [des Qing, 1644-1661], certain jeune lettré qui vivait à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix li [unité de distance chinoise ancienne dont la mesure varie au cours du temps entre environ 400 et 600 mètre, actuellement standardisée à 500m] de là, et dont il avait oublié le nom, mourut, ainsi que son épouse. Trois ou quatre ans plus tard, sa concubine mourut à son tour. Il se fit qu’un employé de la famille, voyageant nuitamment, alla s’abriter de la pluie et passer la nuit sous la galerie du sanctuaire du mont Sacré de l’Est. Comme en rêve — mais il ne rêvait pas —, il vit alors le jeune lettré, chargé d’une cangue, debout à l’entrée de la cour, suivi de son épouse et de sa concubine. Une manière de dieu des remparts et des douves, vêtu et coiffé comme tel, s’inclina devant la divinité du mont Sacré et dit :tai chi chuan


« L’étudiant Untel est coupable d’avoir abusé de deux personnes ; mais il a par ailleurs le mérite d’avoir sauvé deux vies, et au total cela s’équilibre. »


La divinité du mont Sacré repartit avec fureur :tai chi chuan

 

« Que deux personnes, par peur de la mort, supportent l’infamie, cela peut encore être traité avec indulgence ; mais que cet étudiant ait sauvé deux vies qu’il voulait justement souiller, cela n’appelle que le châtiment : pourquoi dire que faute et mérite s’équilibrent ? » Et d’un geste, il le congédia. Le jeune lettré et les deux femmes sortirent à sa suite.


L’employé, terrifié, n’osa souffler mot. Quand il fit jour, il rentra et relata l’histoire à la famille, mais personne ne fut en mesure de l’expliquer. Or, un vieux valet s’exclama en pleurant :


« Extraordinaire ! Alors, en définitive, on l’aurait arrêté pour cette affaire ? Une affaire qu’avec mon père j’étais seul à connaître et qu’en raison des grands bienfaits que nous devions à notre maître, nous avions juré de ne jamais révéler ! Comme c’est arrivé voici deux dynasties6, je peux maintenant revenir là-dessus et la raconter.tai chi chuan

 

Les deux maîtresses n’étaient en réalité femmes ni l’une ni l’autre. Sous l’ère Tianqi [1621-1627] de la précédente dynastie, après que Wei Zhongxian7 eut tué la favorite Yu, ses subordonnés s’emparèrent des demoiselles d’honneur et des eunuques du palais et les déférèrent secrètement aux services du Dongchang8, et leur mort fut atroce. Deux eunuques, nommés Fulai et Shuanggui, en réchappèrent, prirent la fuite et se cachèrent. Comme ils se trouvaient connaître mon maître, qui était justement à la capitale pour affaires, ils allèrent une nuit chercher refuge auprès de lui. Il les mena à une pièce secrète, et moi, je fis un trou à la fenêtre9 pour épier en cachette la scène.tai chi chuan

 

Mon maître leur dit : « Vous deux, votre voix et votre apparence sont entre homme et femme, et votre légère différence avec les gens normaux suffira à vous faire repérer et arrêter immanquablement dès que vous sortirez. Si vous étiez déguisés en femmes, les policiers ne vous trouveraient pas… mais deux femmes sans mari hébergées chez quelqu’un risquent d’éveiller des soupçons et de vous perdre tout aussi fatalement. Comme vous êtes physiquement d’ores et déjà émasculés, au fond vous ne différez en rien de femmes ; si vous consentiez à l’humiliation de passer pour mon épouse et ma concubine, rien ne saurait vous arriver.« tai chi chuan

 

Les deux fugitifs, aux abois, réfléchirent longuement à cette proposition, et l’acceptèrent en désespoir de cause. On leur procura donc vêtements et parures de femmes, leur troua les oreilles, auxquelles ils s’habituèrent progressivement à porter des boucles ; en outre, on acheta de « l’onguent à amollir les os » et ils durent subir le bandage des pieds. Au bout de plusieurs mois, surprise, c’étaient deux femmes, et belles ! Alors, une voiture les ramena à la maison, et on raconta que mon maître les avait épousées à la capitale. Comme les deux créatures avaient longuement servi au harem impérial, qu’elles avaient en outre le teint fort blanc et beaucoup de grâce et d’élégance, il ne leur restait pas un soupçon de masculinité. De plus, comme l’histoire était absolument inimaginable, personne ne se rendit finalement compte de rien. On s’étonna seulement de ne pas les voir se livrer aux travaux d’aiguille, et on attribua cela à une orgueilleuse paresse due à la faveur dont elles étaient l’objet.

 

Reconnaissantes de la seconde vie qu’elles devaient à mon maître, les créatures se montrèrent toutes disposées, quand les poursuites se furent calmées, à rester avec mon maître jusqu’à la fin… Mais en vérité, les beaux propos qui masquaient leur séduction, loin de susciter la pitié pour leur situation, appelèrent le châtiment adéquat du dieu de la destinée. C’est un fait : les hommes, on peut les berner, mais les dieux ou les démons, on ne les berne point ! »tai chi chuan

 


6 La scène se passe sous l’ère Shunzhi, première ère de règne de la dynastie mandchoue ; les événements relatés par le serviteur se sont produits sous les Ming ; cela fait donc, si l’on veut, deux dynasties.

7 Wei Zhongxian (1568-1627), natif de Suning (préfecture de Hejian), puissant eunuque du palais, qui occupa de hautes charges sous l’empereur Xizong des Ming avant de diriger le Dongchang (dont il va être question plus bas) et, grâce à l’appui de la nourrice de Xizong, une dame Ke, de faire la pluie et le beau temps dans les affaires de l’État, prenant par exemple sur lui de mettre à mal tous les affiliés au parti dit du Donglin (de la Forêt de l’Est) ; il fut responsable de la mort de la concubine de Xizong, Zhang Yu, qu’il séquestra dans une aile du palais et laissa mourir de faim.

8 Dongchang : il s’agit d’un organisme de « services spéciaux », institué en l’an 18 de l’ère Yongle (1420), soit au début des Ming, et chargé de surveiller et réprimer les menées subversives, complots séditieux ou prétendus tels, rumeurs frondeuses, etc. ; en fait, cet appareil policier était dans la main des eunuques du palais, et ses agents faisaient régner la terreur par la cruauté de leur répression et de leurs supplices.

9 Les fenêtres sont tendues de papier plus ou moins huilé tenant lieu de vitre, et un doigt enduit de salive y fait sans peine un petit trou.



 


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