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Tai chi chuan à Bruxelles / Article / Eunuques en Chine



COMCUBINES ET EUNUQUE DE L EMPEREUR CHINOIS 1700

 

Concubines et eunuques de l’empereur chinois (vers 1700)


 

Communication du Dr J.-J. Matignon, Médecin aide-major de 1″ classe, attaché à la Légation de la République en Chine, in: Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, IV° Série, tome 7, 1896. pp. 325-336, repris dans « LA CHINE HERMÉTIQUE, Superstitions, crime et misère » Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1936, 400 pages, première édition, sous le titre ‘Superstitions, crime et misère’, 1898.



Les eunuques du Palais Impérial à Pékin.


Nous avons eu, tout récemment, l’occasion de soigner un jeune eunuque, atteint de rétrécissement de l’urètre, à l’hôpital du Nant’ang de Pékin. A ce sujet, nous avons fait quelques recherches sur le corps des eunuques, qui, dans l’histoire du palais des empereurs chinois, a joué à certaines périodes, un rôle très important.


Les eunuques se rencontrent dès la plus haute antiquité, dans les cours des rois ou princes orientaux. Leur origine remonte, paraît-il, à Sémiramis. Hérodote raconte que les Grecs pratiquaient la castration dans un but commercial. Leurs eunuques faisaient prime sur les marchés d’Éphèse, où les Sardes et les Perses, qui les considéraient comme de loyaux et bons serviteurs, les payaient fort cher. On les rencontre également à Rome au moment de sa splendeur. Les empereurs chrétiens, et surtout Constantin et Justinien, firent des lois prohibitives contre la castration, laquelle était punie de la peine du talion.


La castration fut aussi pratiquée dans un but religieux, tels les prêtres de Cybèle qui se mutilaient pour être agréables à leur divinité. Au IIIe siècle, des hérétiques, suivant l’exemple d’Origène, se châtraient pour avoir la vertu de la chasteté, et ils poussaient leur zèle à ce point que, non seulement ils émasculaient leurs prosélytes, mais tous ceux qui tombaient sous leur main. Ces excès furent suivis par une secte chrétienne, les Vélasiens, dont nous trouvons encore, non des descendants, mais dès disciples dans les Skoptsy russes.


Le Concile de Nicée avait condamné la castration et refusé les ordres mineurs aux eunuques. Cette coutume persista, cependant, jusqu’au XVIIIe siècle, en Italie., pour le recrutement des soprani mâles. Il fallut, pour mettre un frein à ces mutilations, que le pape Clément XIV, interdît aux castrats de chanter dans les églises. Ils chantent cependant encore à la chapelle Sixtine. La première mention des eunuques est faite en Chine, 1100 ans avant Jésus-Christ, sous la dynastie des Chou. L’empereur Chou-Koung, en effet, dans un code qu’il édicta, fait figurer la castration au nombre des cinq modes graves de punition : stigmates sur le front ; section du nez ; amputation des oreilles, des mains ou des pieds; castration et peine capitale. Ce fut donc, au début, une sanction pénale. Il en était de même en Egypte, où elle était la punition du vol.


Ces eunuques furent, dès les premiers temps, utilisés dans le palais. Mais la luxure, la débauche, le luxe augmentant, les eunuques de source criminelle furent insuffisants, et il fallut chercher une autre voie pour compléter leur contingent : des parents pauvres se mirent alors à vendre leurs enfants, qui étaient émasculés pour le service du palais. Leur institution quasi officielle est relativement récente. Elle fut faite 111 ans après Jésus-Christ, par le fameux empereur Ho-ti, de la dynastie des Tsin, dont les troupes victorieuses auraient pénétré jusqu’en Judée, sous la conduite d’un général célèbre, Pan-Chao.  A notre époque, la castration fut encore employée comme peine contre certains rebelles. En 1851, l’empereur Hsien-fon fit instituer une cour spéciale, devant laquelle les rebelles étaient traduits. En 1858, une bande de révoltés, parmi lesquels se trouvaient des enfants, fut jugée par ce tribunal. Les adultes furent exécutés mais les enfants ayant moins de 10 ans, il en faut 15 en Chine pour subir la peine capitale, furent châtrés et envoyés en esclavage dans les troupes frontières.


Tandis qu’en Perse, en Turquie, les eunuques sont au service de quiconque peut les payer, en Chine, ils sont le privilège de l’empereur seul et de quelques membres de laTai chi Bruxelles  / image 78famille impériale. L’empereur doit avoir 3,000 eunuques. En réalité il n’en a guère que 2,000. Les princes et princesses du sang ont droit à 30; les neveux et les jeunes enfants de l’empereur a 20; les cousins à 10. Les descendants des huit princes de la couronne de fer qui aidèrent Shoun-Si à fonder la dynastie présente, peuvent également avoir 10 eunuques à leur disposition.


En principe, les eunuques du palais doivent être fournis par les princes. Tous les cinq ans, chaque prince doit en fournir huit et reçoit en échange 250 taels, soit 1,000 francs, par eunuque. Ce sont des eunuques garantis, qui ont déjà fait un stage de plu sieurs années à leur service. Mais ce procédé de recrutement serait tout à fait insuffisant, si, au palais, un registre n’était ouvert, sur lequel les candidats viennent se faire inscrire. Le sud de la province du Tchély et quelques villages des environs de Pékin, fournissent la grande majorité des castrats. « Et on lui coupa le et les, à cause qu’il était hérite et sodomite », dit Froissart, en parlant d’une victime de la castration. Or, les Chinois sont hérétiques; beaucoup pratiquent la pédérastie, mais ce n’est ni pour l’une, ni pour l’autre de ces raisons que les Fils du Ciel sont privés des attributs de la virilité.


En Chine, on devient eunuque par force, par goût, par pauvreté ou par paresse. Beaucoup de parents vendent leurs enfants ou les font châtrer avec l’espoir de les vendre comme domestiques du palais. Des jeunes gens de 25 à 30 ans, des pères de famille même, attirés par l’appât des revenus du métier, consentent à se faire émasculer. De pauvres diables, à bout d’expédients, en arrivent à la castration pour trouver leur gagne-pain. Un jour, un mendiant se présente à un mont-de-piété pour engager les quelques loques qui cachaient partiellement sa nudité, ses hardes sont refusées. Mais notre homme, pressé d’argent, ne se tient pas pour battu. Il s’assied devant la porte et, avec son couteau, pratique sur lui-même l’amputation de la verge et des bourses et rentre de nouveau, en gager pour 30 tiaos (9 francs) ces pièces anatomiques. Le directeur du mont-de-piété dut faire, à ses frais, soigner ce singulier client, qui trouva, plus tard, place au palais. Enfin, un certain nombre d’individus, insouciants ou paresseux, consentent à devenir eunuques, convaincus que cette nouvelle situation leur assurera une existence aisée.


L’opération est pratiquée dans un bâtiment situé près d’une des portes de la ville interdite. L’opérateur attitré ne reçoit pas de gage du gouvernement. La fonction est héréditaire, et, depuis des années, la propriété de la même famille : l’opérateur touche 6 taels (26 fr.) par client. Mais, les pauvres diables, qui ne peuvent payer une pareille somme, s’engagent au remboursement, par mensualités, dès qu’ils seront entrés en fonction.


L’opération est simple et rapide. Nous avons entendu dire, que, par des manœuvres préliminaires, sur la nature desquels nous n’avons point de détails, on produisait une légère atrophie des testicules; que, par l’absorption de drogues spéciales, on obtenait une anesthésie qui diminuait la douleur des 9/10. L’eunuque que nous connaissons, interrogé à cet effet, a toujours répondu par la négative. L’opérateur est, en général, assisté de deux apprentis, lesquels sont de sa famille.


Le patient est couché sur une sorte de lit de camp. Des bandes compriment les cuisses et le ventre. Un assistant le fixe vigoureusement par la taille, tandis que deux autres tiennent les jambes écartées. L’opérateur est armé, soit d’un couteau courbé, en serpette, soit de longs et forts ciseaux. De la main gauche, il saisit les bourses et la verge, les comprime, les tord pour en chasser le plus de sang possible. Au moment de trancher, il pose une dernière fois, au client, s’il est adulte, ou aux parents, si c’est un enfant, cette question : « Êtes-vous consentant? » Si la réponse est affirmative, d’un coup rapide, il coupe le plus ras possible, les bourses et la verge. Une petite cheville de bois ou d’étain, en forme de clou, est placée dans l’urètre. La plaie est lavée trois fois à l’eau poivrée, puis des feuilles de papier, imbibées d’eau fraîche, sont appliquées sur la région et le tout est soigneusement bandé. Le patient, soutenu par des aides, est ensuite promené pendant deux ou trois heures, dans la chambre, après quoi, on lui permet de se coucher.


Pendant les trois jours qui suivent, l’opéré est privé de boissons ; le pansement n’est point touché, et le malade souffre, non seulement de sa plaie, mais surtout de la rétention d’urine par obstacle mécanique. Ce laps de temps écoulé, les pièces du pansement sont enlevées, et le malade peut pisser, ou tout au moins essayer, car il ne réussit pas toujours. S’il peut uriner, il est considéré comme guéri et félicité de ce chef. Mais, si la miction ne peut se faire, l’opéré est destiné à mourir, au prix de souffrances atroces. Il y a rétention d’urine et les Chinois ne se servent pas de sondes.


Après l’amputation, il reste une vaste plaie, de forme généralement triangulaire, à sommet inférieur. La réparation se fait par bourgeonnement et demande une centaine de jours, en moyenne. Malgré le procédé très primitif de l’opération, les accidents sont rares, et la mort ne surviendrait que dans 3 à 4 0/0 des cas. La complication la plus fréquente est l’incontinence d’urine; plus tard, viendra la rétention. On la verrait de préférence chez les sujets jeunes. Cet accident est toléré par l’opérateur pendant quelque temps; mais bientôt, si l’incontinence se prolonge, le patient reçoit des coups; ce traitement est considéré comme excellent, et, en conséquence, continué jusqu’à cessation de l’infirmité. Les opérés souillent leur couche et leurs habits, et les fermentations ammoniacales, à odeur infecte, qui en résultent, ont fait créer par les Chinois l’expression populaire : « Il pue comme un eunuque; on le sent à 500 pas! ».


Pour lutter contre l’atrésie, l’opérateur introduit dans l’urètre, soit une petite cheville de bois, soit plutôt une sorte de petite bougie en étain, identique à celle dont nous donnons la gravure. On dirait d’un clou ou d’un petit marteau dont le manche irrégulier, du calibre d’une plume de poule, long de 2 1/2 centimètres, s’implante, non aueunuqueoutilcentre, mais presque à l’une des extrémités du corps. Ce dilatateur est, dans les premiers temps, maintenu en permanence dans l’urètre, et retiré seulement au moment des mictions.


La guérison complète de la plaie est à peine obtenue que déjà les troubles de la miction commencent. L’orifice urétral, entouré d’une vaste cicatrice, tend à s’oblitérer. Un enfant de 15 ans, que nous avons eu l’occasion de soigner, présentait un orifice urétral punctiforme. L’urine sortait en jet mince et en tire-bouchon. Or, il avait été opéré, il y avait un an à peine. Nous ne pûmes, durant les quinze jours où nous l’avons dilaté, arriver à passer des bougies autres que celles de petit calibre. Mais notre client, peu patient, se déclara vite satisfait et, après une douzaine de séances, ne vint plus.


Les catarrhes (Inflammation et hypersécrétion des muqueuses) vésicaux sont la règle. Les fermentations et la stagnation de l’urine sont la cause de fréquents calculs ammoniaco- magnésiens. Les eunuques se rendent compte de la gravité de leur affection, à ce moment, et viennent, très volontiers, demander secours à la médecine européenne dont ils ont pu, mainte fois, apprécier les heureux résultats.


Au bout de trois mois ou trois mois et demi, l’eunuque est considéré comme guéri. Il peut alors entrer directement en fonctions, au palais, s’il est jeune. Ceux qui sont plus âgés font, souvent, un stage préparatoire d’un an au service d’un prince. Les opérés ont généralement soin de réclamer leur verge et leurs bourses, qui portent le nom de «précieuses», et ce qualificatif est doublement mérité. Quand elles ne lui sont pas demandées par le client ou par les parents, l’opérateur conserve, soigneusement étiquetées, dans un bocal à l’alcool, ces «précieuses» qui pourront, un jour, être pour lui une source de bénéfice d’autant plus considérable que l’ex-titulaire aura acquis dans le corps des eunuques un rang plus élevé.


De son côté, l’opéré garde avec une non moins grande attention ces restes, qui lui rappelleront son ancienne virilité, pour deux raisons. D’abord, tout eunuque promu à un rang supérieur doit produire ces « précieuses. » Puis, de temps à autre, un vieil eunuque, « l’inspecteur des précieuses», passe des revues. Ceux qui, par ignorance ou négligence, ont laissé bourses et verge à l’opérateur doivent, pour les retirer du petit musée, où de nombreux bocaux catalogués se posent sur des étagères, payer une redevance qui peut, selon la qualité du postulant, atteindre plusieurs centaines de francs. Enfin, il peut arriver que l’eunuque a perdu ou qu’on lui a volé son précieux bocal. L’inspection arrive et il faut y figurer avec avantage. Alors, il emprunte à un camarade ou va louer chez l’opérateur des «précieuses» d’occasion.


Mais, ces questions d’avancement ou d’inspection ne sont pas les seules à donner de la valeur aux «précieuses». Comme tous les Chinois, les eunuques tiennent à arriver complets dans l’autre monde, désir bien légitime d’ailleurs, vu leur à peu près sur cette terre. Si les Chinois sont réfractaires à la chirurgie, c’est qu’ils n’osent pas se présenter devant leurs ancêtres privés d’une main ou d’un bras. L’empereur fait une grande faveur quand il transforme la décapitation en strangulation, ou qu’il permet à la famille d’un décapité de racheter la tète et la mettre dans le cercueil.


Les «précieuses» sont également mises dans la bière des eunuques qui espèrent, par ce semblant de restauration posthume, tromper le Roi des Enfers en se montrant à lui quasiment entier. Car le Pluton chinois transforme, paraît-il, les eunuques en mulets dans l’autre monde. Au moment de la mort d’un eunuque, la famille est parfois obligée d’acheter les « précieuses » et, dans ce cas, s’il s’agit d’un eunuque de haute fonction, l’opérateur-détenteur n’hésite pas à demander des prix fabuleux qui peuvent atteindre 10 et 15,000 francs.


Les fonctions des eunuques sont très variables, de celles de coolie à celles de favori d’une impératrice. Leur rôle a, dans certaines circonstances, été très important : effacés quand un homme énergique se trouvait à la tète de l’Empire, ils conspiraient, assassinaient quand ils sentaient une main irrésolue au pouvoir.


C’est un fait digne de remarque que la puissance des eunuques s’est développée en raison de la faiblesse des Souverains. Les premiers Empereurs de la Dynastie mandchoue les avaient tenus en lisière. Ils commencèrent à reprendre de l’autorité sous Tao-Kouang, furent puissants sous Hsien-Fon et les maîtres des derniers représentants de la Dynastie tartare. « Cette puissance occulte ou affichée des eunuques fut, de tous temps, la cause de protestations des Censeurs, des Vice-Rois, des moralistes… Depuis cinquante ans surtout, en présence de cette toute-puissance insultante, les protestations s’étaient faites plus véhémentes. Yuen-Chi-kai fut un des Vice-Rois qui attaqua, le plus, l’autorité et l’ingérence des eunuques, dans les affaires de l’État. Il demanda leur suppression, et le dernier Régent de l’Em­pire était décidé à suivre ses conseils.


« A l’époque des « Jours d’Or » de la Dynastie des Chou, les eunuques n’existaient pas. Ils prirent de l’importance sous les Mings et furent une des causes de la chute de cette Dynastie.


« Les Tsing, en s’emparant du pouvoir (1644), gardèrent tout le personnel du Palais, eunuques compris, mais restreignirent leur pouvoir, les déclarant « tout au plus bons à balayer », mais sans titres pour approcher le Souverain. Kien-Long et Kan-Si y tinrent la main. Ce n’est que sous le règne de Hsien-Fon, très dissolu, que les eunuques commencèrent à reprendre de l’autorité, et, sous la Douairière, leur pouvoir fut porté à Son comble. Le grand eunuque, Li-Lien-ying, déclarait qu’il pouvait faire et défaire les mandarins les plus élevés dans la hiérarchie et qu’il pouvait même défier l’Empereur !


Tai chi chuan Bruxelles Tseu hiQuelques eunuques eurent un rôle considérable sous la dernière Dynastie. Ce fut d’abord le fameux An-Tihai que Tseu-Si (image de gauche) avait connu et apprécié, pendant le séjour forcé que la Cour dut faire à Jehol, lors de la première occupation de Pékin, en 1860. Il devint son âme damnée, préparant tout : intrigues, rendez-vous galants, représentations théâtrales, complots et assassinats. En 1868, des Censeurs courageux attirèrent solennellement l’attention des souverains sur le rôle trop considérable des eunuques et leur immixtion funeste dans les affaires de l’État. An-Ti n’en restait pas moins le grand favori de l’Impératrice. Il se promenait sur le lac des Lotus, portant la « robe à dragons » que seul peut revêtir le Souverain. La Si-Taé-Kou lui donna même le « jouyi de jade », sceptre qui symbolise le pouvoir. Grisé par ses succès, son orgueil n’eut plus de bornes. Il joua au Souverain, fut arrogant avec les Princes et les exaspéra à ce point que le Prince Koung, régent de l’Empire, excipant de ce qu’il avait violé la loi en quittant le Palais pour se rendre — sur l’ordre de la Si-Taé-Kou, cependant — en mission dans la province du Chan-Toung, le fit exécuter prestement… La Cour et la Ville racontaient que An-Ti n’était point eunuque, mais un solide mâle qui pouvait satisfaire le « tempérament excessif » de Tseu-Si, laquelle aurait, même, eu un enfant de lui. L’opinion qui régnait, relativement à ce faux eunuque, sembla trouver une confirmation de sa véracité dans ce fait : après son exécution, le corps de An-Ti fut, aussitôt, emporté au lieu d’être laissé exposé, comme c’est la règle, sur la place du supplice, pour que les curieux puissent venir faire les constatations au sujet de l’existence ou non des « bene pendentes ».


« Il fut remplacé par Li-Lien-yin (image de droite). Pendant quarante ans, ce dernier partagea, vraiment, le pouvoir avec Tseu-Si. Quand il arriva au Palais, à l’âge de seize ans, venant de sou village de Ho­kien-fou, après sa castration — « après avoir quitté sa famille », selon l’expression chinoise qui traduit le résultat de l’opération — l’Impératrice le remarqua : il était, paraît-il, très beau et très distingué. Très vite, il prit un ascendant considérable sur la Souveraine, au point qu’il pouvait lui adresser la parole sans y être invité, rester assis en sa présence, ce qui n’était même pas permis à l’Empereur. C’était le conseiller intime, même pour les affaires de l’État. Dans ses dernières années, il disait, en parlant de l’Impératrice et de lui : « Tsa-Men » —  « Nous deux » — ce qui était le comble de l’audace. Dans le Palais, on l’avait désigné sous le nom de : « Seigneur des Neuf Mille années », l’Empereur étant le Seigneur des Dix Mille ans. Il pratiqua, toute sa vie, le « squeeze » c’est-à-dire l’art de faire suer des centimes aux gens les moins susceptibles de contributions et acquit une fortune estimée à plus de 50 millions. D’un dévouement absolu à l’Impératrice, conteur spirituel, acteurLi LienYingaccompli, metteur en scène remarquable, ce fut aussi un maître-chanteur de premier ordre. Pas un mandarin, grand ou petit, qu’il n’ait rançonné. Il fut le mauvais génie de l’impératrice. Il a une lourde responsabilité dans le coup d’État de 1898. Il encouragea la douairière à reprendre le pouvoir des mains débiles de Qouang-Siu, à qui il n’avait pas pardonné une certaine bastonnade que l’Empereur lui avait fait, un jour, administrer. Il était, de plus, opposé aux réformes envisagées par l’Empereur, parmi lesquelles figurait la suppression du corps des eunuques.


Il fut un de ceux qui poussèrent le plus la douairière à croire au pouvoir surnaturel des Boxeurs. Pendant les troubles de Pékin, son influence était telle, dans les Conseils du Gouvernement, que, lorsque le Prince Touan, chef du mouvement xénophobe, voulait faire triompher quelque idée, qui paraissait folle ou dangereuse à ses collègues, il ne manquait pas de dire : « ceci a été arrêté par le Grand Eunuque et moi », sûr que personne n’oserait élever la voix contre un projet de Li-Lien. Au moment du règlement des comptes, le Corps diplomatique demanda sa tête ; il fut sauvé par le Ministre de Russie.


Sur son lit de mort, l’Impératrice dit, comme dernière recommandation :


« Prenez soin de ne pas laisser les eunuques se mêler des affaires de l’État. La Dynastie des Mings fut ruinée par eux ; que cela nous serve de leçon .


Les sages conseils de Tseu-Si ne servirent guère, car, sous la dernière régence, un nouvel exemple de cette extraordinaire puissance des eunuques nous sera fourni par Lu-You, qui, arrivé au Palais sans appui, trouva le moyen par son charme personnel, par ses talents d’acteur et de musicien, de faire la conquête de la jeune régente, dont il devint l’indispensable. Sa fortune et sa puissance s’édifièrent en quelques mois. Il gouvernait la Chine, insolent à l’égard des Princes mandchous, se moquant des Présidents du Conseil et du Sénat, ayant un train somptueux, plusieurs maîtresses : on l’accusait de n’être pas castrat. Mais il est fréquent de voir les eunuques pour « sauver la face » se marier ou avoir des maîtresses. Il eut assez d’autorité pour faire plier les Rites à ses fantaisies, par exemple, en faisant jouer la comédie dans le Palais, avant que les trois années de deuil officiel pour la mort de l’Empereur fussent révolues, ou en autorisant un acteur célèbre à fumer l’opium dans l’enceinte du Palais, ce qui avait été formellement proscrit par l’Impératrice Tseu-Si.


Tous les fonctionnaires du palais sont eunuques. Si bien que le soir, au coucher du soleil, quand les portes de la ville Jaune sont fermées, sur les 6 à 7,000 personnes qui s’agitent derrière les murailles, il n’y a qu’un seul mâle, le Fils du Ciel : et on a une triste idée du sexe fort, en voyant le spécimen qui, à l’heure pré sente, préside aux destinées de l’Empire du Milieu.


Les eunuques remplissent des fonctions spirituelles : 18 d’entre eux sont Lamas et représentent sur terre les 18 Lo-Han, assistants de la déesse de la Pitié, Kouan-Gin. Ils doivent pourvoir aux besoins spirituels des dames du palais. Quand l’un d’eux meurt, il est remplacé par un camarade désireux de la succession : peu importe la vocation. La place est toujours recherchée parce qu’elle est lucrative : le titulaire étant doublement payé, comme eunuque, et comme prêtre.


Chinese actors in their costumesweb300 eunuques sont acteurs : ils jouent pour les dames et donnent des représentations officielles et particulières pour l’empereur. Le métier n’est pas toujours drôle : un acteur célèbre reçut 20 coups de bambou pour avoir fait tressaillir d’effroi Hsien-fon, dans une pièce historico-dramatique (image de gauche : acteurs fin 19ème).


Les eunuques sont l’intermédiaire entre l’empereur et ses 72 concubines. Quand l’empereur désire une femme, il écrit son nom sur un jeton, le donne à l’eunuque, qui le remet à la femme élue. Celle-ci est aussitôt portée en chaise, dans la chambre de son auguste amant. Le Céleste est couché et la femme se met au lit, en se traînant des pieds au niveau de la face de l’empereur. Deux eunuques veillent à la porte et, au point du jour, vont réveiller l’impériale concubine qu’ils ramènent dans ses appartements. Le nom de cette femme est inscrit sur un registre spécial où il est noté que telle nuit, de telle lune, elle a eu des rapports avec l’Empereur, lequel appose sa signature au bas de cette constatation. Une telle comptabilité est destinée à sauvegarder les droits des enfants qui pourraient naître.


Les eunuques sont partagés en 48 classes, ayant chacune des attributions spéciales. Chaque section a, à sa tête, un eunuque ayant le grade de mandarin du 6e ou 7e rang. Le commandant supérieur de tous ces castrats a le grade de mandarin du 3e degré.


Ils sont passibles de tribunaux, devant lesquels ils passent souvent. Il arrive parfois que, pour des raisons diverses, ennui, mauvais traitements, un eunuque s’échappe. Aussitôt, des détectives spéciaux, très habiles à le dépister, se mettent à ses trousses. Une première escapade est punie de deux mois de prison et de vingt coups de bambou; une récidive se juge par deux mois de cangue; à la troisième tentative, il est banni et envoyé à Moukden. Si l’eunuque vole des objets appartenant à l’empereur, il est condamné à la décapitation et exécuté dans la petite ville de Sin- Sau-Kou, à 20 kilomètres de Pékin. Les fautes légères sont punies par la bastonnade : 100, 200, 300 coups de bambou, suivant le cas. Le chef eunuque demande à chacune des 48 sections, placées sous ses ordres, de lui prêter un ou deux délégués armés de bambous et les délinquants sont châtiés par leurs pairs. La bastonnade est généralement faite en deux séances. Après la première, le patient est remis aux mains d’un médecin qui soigne les plaies, et, trois ou quatre jours après, quand la cicatrisation a commence, la deuxième séance a lieu. C’est ce que les Chinois appellent« soulever les croûtes ».


Deux eunuques coupables d’un délit commun doivent mutuellement se fustiger. Au début, ils n’osent pas trop frapper : mais un coup énergique appelant de la part duTai Chi Chuan Bruxelles Bastonadetouché une réponse plus violente, ils en arrivent à se faire très mal. L’eunuque est peu payé. Il reçoit du riz et 2 taëls (8 fr.) par mois. Ceux qui occupent les hautes fonctions, peuvent arriver à 50 francs par mois : — mais nul Chinois ne sait, comme l’eunuque, pratiquer ce que les Américains appellent le «squeeze», c’est-à-dire, l’art de faire suer des centimes même aux gens les moins susceptibles de contribution. C’est là le côté lucratif de la profession.


Ils jouissent d’une liberté assez grande. Ils peuvent sortir assez facilement du palais, mais doivent toujours porter la coiffure officielle et rentrer avant le coucher du soleil. On peut les reconnaître dans la rue à leur costume plus sombre, à leurs chaussures dont le bout est plus carré : ils portent toujours la botte de drap ou de soie. Ils vont peu à pied. Quand on voit passer une voiture propre, attelée d’un cheval blanc, marchant à bonne allure, on peut, à peu près sûrement, conclure qu’elle contient un eunuque. Très fréquemment, l’eunuque se marie… et sa femme a des enfants. Cette paternité, in partibus, le flatte énormément et il est très fier d’entendre les enfants de sa femme l’appeler «papa». Il arrive, quelquefois, que les enfants de l’eunuque sont légitimes : des pères de famille se sont châtrés après plusieurs années de mariage. Ils font souvent subir la même opération à leurs enfants : dans ces circonstances, la qualité d’eunuque pourrait être dite quasi-héréditaire.


Les eunuques sont exclus de certaines cérémonies religieuses. Comme tous les Chinois, ils peuvent aller dans les temples, brûler de l’encens, jeûner. Mais à la fin du jeûne, ils ne peuvent monter sur l’estrade « taï-chié » où le prêtre reçoit les confessions de ceux qui ont jeûné. Même interdiction est faite à ceux qui sont privés d’un œil, aux mutilés, aux femmes en cours de règles. La Loi de Moïse est aussi catégorique à cet effet. Dans le chapitre XXIII du Deutéronome, ne lit-on pas : « Celui qui est eunuque pour avoir été écrasé ou avoir été taillé, n’entrera pas dans l’assemblée de l’Éternel ? »


Quel que soit l’âge auquel ils ont subi l’opération, les eunuques sont considérés comme vierges. Les enfants, châtrés avant 10 ans, sont qualifiés de «très vierges, très purs ». Ces derniers sont particulièrement appréciés des dames surtout, qui les considèrent comme des petites filles et les laissent assister à leur toilette la plus intime. On les considère comme dépourvus de toutes idées libidineuses. Cependant, quand ils sont un peu plus grands, qu’ils ne sont plus les «petits eunuques», leur présence trouble ces dames et ils sont alors affectés à d’autres fonctions.


On décrit toujours à l’eunuque un faciès spécial; sans doute, un certain nombre ont le type classique, mais ce nous a semblé l’exception. Nous avons été, en effet, placé dans d’excellentes conditions pour faire ces observations. Deux fois, nous sommes entré dans le palais, et pendant que nous faisions antichambre dans de petites tentes, avant de paraître devant le Fils du Ciel, nous avons pu voir défiler une quantité de tètes d’eunuques qui venaient, curieusement, regarder les « diables étrangers» au travers des carreaux.


C’est à tort qu’on a représenté l’eunuque comme sanguinaire et violent. Il est plutôt doux, conciliant, conscient de son infériorité. Ses congénères le considèrent comme honnête. Il vole relativement peu; de tous les Chinois, il est le plus charitable. En affaire, il est très rond. Contrairement à ses compatriotes, il ne discute pas les prix et les petits commerçants connaissent tellement bien ce côté de son caractère que, lorsqu’ils lui vendent, au lieu de lui faire un prix, ils se contentent de lui dire : « Donnez ce que vous voudrez», certains d’un plus gros bénéfice. Ils sont gais, aiment à s’amuser, s’attachent beaucoup aux enfants, et à défaut de ceux-ci, aux animaux, surtout aux chiens. Leur caractère est très versatile. Le jeu est leur passion favorite. Ils lui consacrent leurs loisirs, perdent tout ce qu’ils possèdent et souvent, à bout de ressources, jouent leurs doigts, une main, un morceau de leur peau. Ils fument presque tous l’opium, qu’ils sont autorisés à consommer dans le palais.


Ils sont doués d’une certaine décence. Non par tempérament, mais par crainte d’exposer en public leur mutilation. Contrairement aux Chinois, qui satisfont leurs besoins partout où ils se trou vent, dans la rue ou devant la porte du palais, les eunuques recherchent toujours les coins solitaires, où nul œil indiscret ne pourra constater qu’ils sont incomplets. Les eunuques châtrés malgré eux, c’est-à-dire enfants, deviennent, en prenant de l’âge, désagréables pour ceux qui ont permis leur mutilation. Ils les détestent, refusent d’avoir des rapports avec eux : leur haine est surtout vive contre leur père. Ils conserveraient pour leur mère une certaine affection. L’eunuque châtré jeune, a la figure ronde et un certain embonpoint. Mais les chairs sont flasques. Dans la majorité des cas, la voix garde le type féminin et on a souvent de la peine à la distinguer de celle d’une jeune femme. Ceux qui sont châtrés aux environs de 20 ans perdent souvent leurs poils et leur voix prend un timbre de fausset aussi désagréable que grotesque. Il vieillit très rapidement. A 40 ans, il a l’air d’en avoir 60. Les vieux eunuques ne sont pas beaux. Leur figure a quelque chose de tristement drôle. « Quand ils sont vieux, on les prendrait pour de vieilles femmes qui, oubliant âge et sexe, se travestissent avec des costumes d’hommes ».


Les Chinois n’ont pas la moindre estime pour les eunuques. Leur nom vulgaire est «Lao-Koun», c’est-à-dire «Vieux coq». Étant donné la sensualité des Chinois, on peut conclure de leur mépris pour ces hommes rendus impuissants.


Un individu châtré n’est plus considéré comme faisant partie de la famille, d’où l’expression : « II quitte la maison ». Il est regardé comme un étranger et ne reposera pas dans le cimetière de ses parents. On leur permet une grande liberté de langage, laquelle est toujours jugée par ce mot, très pénible pour eux : « Oh ! Ce n’est qu’un eunuque qui parle ! » Les Chinois considèrent les eunuques comme totalement dépourvu d’idées libidineuses. Il paraît cependant que ces derniers recherchent parfois la société des femmes, se plaisent à leur contact et en usent… unguibus et rostro (« du bec et des ongles »), très vraisemblablement. L’eunuque est fort susceptible, et beaucoup de mots du langage courant, rappelant de plus ou moins loin leur mutilation, ne doivent pas être employés quand on parle avec eux. Si, vous pro menant dans la rue avec un eunuque, vous rencontrez un chien, dont la queue aura été sectionnée, chose très fréquente à Pékin, il serait de très mauvais goût de le montrer à votre compagnon en disant : « Tiens, un chien à queue coupée ». La parfaite courtoisie exige que vous disiez : « Voilà un chien qui a une queue de daim ».


Si par hasard on vous sert le thé dans une théière dont la queue aura été cassée, gardez-vous bien de faire allusion à cet accident arrivé à un accessoire de cuisine, et vous serez considéré comme un parfait gentleman.



 

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