Partagez !
Share On Facebook

Tai Chi Chuan Bruxelles / Une fête chinoise.



Tai Chi Chuan Bruxelles / image 187

 

Fête de couronnement impérial / 18ème

 

 

Ce texte est extrait d’une lettre du père Amiot à un autre père jésuite en Europe. Il constitue la description très précise d’une fête commandée par l’empereur chinois à l’occasion du 60ème anniversaire de sa mère, sans doute en 1752.

 

Nous vous laissons savourer cette description sans y ajouter de commentaire. Nous vous avons par contre rédigé une introduction que, pour alléger cet article-ci, nous avons séparé dans un article à part entière : suivez donc le lien vers cette introduction avant de rejoindre cette fête impériale.




Lettre du père Amiot au père Allart

A Pékin, le 20 octobre 1752

Mon révérend Père,

La paix de Notre Seigneur.


….


C’est une ancienne coutume à la Chine de célébrer avec pompe la soixantième année de la mère de l’empereur. Quelques mois avant que cette princesse eût atteint cet âge, tous les tribunaux de la capitale, tous les vice-rois et grands mandarins de l’empire eurent ordre de se préparer à la cérémonie prescrite, la plus brillante qui se fasse dans ces cantons. Tous les peintres, sculpteurs, architectes et menuisiers de Pékin et des provinces voisines ne cessèrent d’être occupés pendant plus de trois mois de suite à faire chacun des chefs-d’œuvre de leur métier. Beaucoup d’artisans d’autre espèce eurent aussi leurs occupations. Il s’agissait de construire de quoi charmer les yeux d’une cour délicate et voluptueuse, accoutumée à voir ce qui se fait de plus beau dans les quatre parties du monde. Les décorations devaient commencer à une des maisons de plaisance de l’empereur, qui est à Yuen-min-yuen, et se terminer au palais qui est à Pékin dans le centre de la ville tartare, c’est-à-dire à quatre lieues environ de distance.


Tai Chi Chuan Belgique / image 167Il y a deux chemins pour aller d’un de ces palais à l’autre. L’empereur décida que la marche se ferait le long de la rivière, préférablement au chemin ordinaire ; ce fut donc du côté de l’eau que se tournèrent d’abord tous les préparatifs. Le prince fit construire de nouvelles barques de la forme et de la grandeur à peu près de nos brigantins ; l’or et la diversité des couleurs dont elles étaient ornées leur donnaient un éclat éblouissant. Ces barques étaient destinées à porter l’empereur, l’impératrice sa mère, et toutes les personnes de leur suite ; mais par un accident que l’empereur lui-même avait prévu et que tous gens de bon sens prévirent comme lui, elles ne furent d’aucun usage.


A Pékin, les froids sont extrêmes, et c’était dans la saison la plus rigoureuse de l’année qu’on devait faire la cérémonie ; il était naturel de penser que la rivière ne serait pas navigable. Quelques mandarins, cependant, assurèrent à l’empereur qu’ils sauraient bien lever tous les obstacles. Voici comment ils s’y prirent : par leur ordre des milliers de Chinois furent occupés nuit et jour, les uns à battre et agiter l’eau pour empêcher qu’elle ne gelât, et les autres à rompre la glace qui s’était formée malgré les précautions de leurs camarades, et à la tirer du lit de la rivière ; ce rude travail dura environ trois semaines, après lesquelles voyant que le froid s’augmentait toujours et qu’il était enfin le plus fort, ils lui cédèrent la place et se désistèrent d’une entreprise la plus téméraire qui fût jamais ; il n’en coûta à son principal auteur que la privation d’une année de ses revenus, punition assez légère dans un pays comme celui-ci, où c’est toujours un crime capital de se trouver dans l’impossibilité de tenir ce qu’on avait eu la témérité de promettre à l’empereur, et où il en coûte si peu d’abattre les têtes. On déclara donc les barques inutiles, et il fut conclu qu’on leur substituerait des traîneaux ; mais avant tout cela on avait travaillé avec une incroyable ardeur aux embellissements qui devaient décorer le passage de l’impératrice mère ; ils furent tels à peu près que je vais dire.


Des deux côtés de la rivière s’élevaient des bâtiments de différentes formes. Ici c’était une maison carrée, triangulaire ou polygone, avec tous ses appartements. La c’était une rotonde, ou tel autre édifice semblable ; à mesure qu’on descendait, on en voyait d’autres dont la construction variée en cent manières différentes occupait, amusait, charmait la vue quelque part qu’on voulût s’arrêter. Dans les endroits où la rivière, en s’élargissant, s’écartait de la ligne droite, on avait fabriqué des maisons de bois qui étaient soutenues par des colonnes plantées dans la rivière, et qui s’élevaient au-dessus de la surface de l’eau, les unes de deux pieds, et les autres de trois, de quatre, ou même plus haut, suivant le dessin de l’ingénieur chinois. La plupart de ces maisons formaient des îles dans lesquelles on allait par le moyen de quelques ponts qu’on avait construits pour cet usage. Il y en avait qui étaient entièrement isolées ; d’autres étaient contiguës, et on pouvait communiquer de l’une à l’autre par des galeries couvertes dont la fabrique ne différait pas de celle des maisons et des ponts dont je viens de parler. Tous ces édifices étaient dorés, peints et embellis dans le goût le plus brillant du pays. Ils avaient chacun leurs usages particuliers. Dans les uns étaient des chœurs de musique ; dans les autres, des troupes de comédiens ; dans la plupart, il y avait des rafraîchissements et de magnifiques trônes pour recevoir l’empereur et sa mère, supposé qu’il leur prît envie de s’y arrêter pour goûter quelques moments de repos.

Tai Chi Chuan Bruxelles / image 157


Dans la ville, autre spectacle encore plus beau dans son genre que celui que je viens d’ébaucher. Depuis la porte du Couchant, par où la cour devait entrer, jusqu’à la porte du palais, ce n’était que bâtiments superbes, péristyles, pavillons, colonnades, galeries, amphithéâtres, avec des trophées et autres ouvrages d’architecture chinoise, aussi éclatants les uns que les autres. Tout cela était embelli de festons, de guirlandes, et de plusieurs autres ornements semblables, lesquels étant faits avec la plus belle soie, et de couleurs différentes, offraient un coup d’œil charmant. L’or, les diamants imités, et autres pierreries dans le même goût, y brillaient de tous côtés. Une grande quantité de miroirs d’un métal fort poli y relevaient infiniment ce spectacle. Leur construction et leur arrangement, en multipliant d’un côté les objets, les rassemblaient de l’autre en miniature pour en former un tout qui enchantait les yeux.


Ces brillants édifices étaient interrompus de temps en temps par des montagnes et des vallons factices qui imitaient la nature, et qu’on eût pris pour d’agréables déserts et pour des lieux réels de la plus délicieuse solitude. On y avait pratiqué des ruisseaux et des fontaines, planté des arbres et des broussailles, attaché des bêtes fauves auxquelles on avait donné des attitudes si naturelles qu’on eût dit qu’elles étaient animées. Sur la cime ou sur le penchant de quelques-unes de ces montagnes, on voyait des bonzeries avec leurs petits temples et leurs idoles. Tai Chi Chuan Bruxelles / acteurOn pouvait y parvenir par le moyen de quelques sentiers qu’on y avait ménagés. On avait fait, dans d’autres endroits, des vergers et des jardins. Dans la plupart de ceux-ci, il y avait des treilles avec leurs raisins dans leurs différents degrés de maturité. Dans les autres étaient des arbres de presque toutes les sortes, qui portaient des fruits et des fleurs des quatre saisons de l’année. On ne les distinguait pas des véritables, quoiqu’ils fussent artificiels.


Ce n’est pas tout. On avait distribué dans divers endroits du passage, des lacs, des mers et des réservoirs avec leurs poissons et leurs oiseaux aquatiques de bien des espèces. On avait placé autre part des enfants déguisés en singes et en d’autres animaux, qui jouaient entre eux le rôle qu’on leur avait appris. Comme c’était avec la peau même des animaux qu’ils représentaient, qu’on les avait habillés, on pouvait aisément y être trompé. D’autres enfants étaient habillés en oiseaux et en jouaient le personnage sur des colonnes ou sur des pieux fort élevés. Ces colonnes ou ces pieux étaient revêtus en dehors de soie, et cachaient des hommes placés au bas et occupés à faire mouvoir les enfants qui étaient au-dessus. On avait mis ailleurs des fruits d’une grosseur énorme, dans lesquels il y avait aussi des enfants. Ces fruits s’ouvraient de temps en temps et laissaient voir aux spectateurs ce qu’ils renfermaient. Je ne puis vous dire, mon révérend Père, si tout cela était symbolique, ou si ce n’était simplement que la production d’une imagination bizarre. Des chœurs demusique, des troupes de comédiens, bateleurs et autres, étaient placés par intervalles, comme le long de la rivière, et tâchaient, chacun suivant sa force, sa science ou son adresse, de faire quelque chose qui pût agréer, sinon à l’empereur et à sa mère, du moins à quelques grands de leur suite, au service desquels ils pouvaient espérer d’être admis.


Chaque tribunal avait un endroit particulier qu’il avait fait construire et embellir à ses dépens, de même que les gouverneurs de chaque province, les régulos et autres grands de l’empire ; la variété des lanternes et leur arrangement faisaient un spectacle qui mériterait une description à part. Mais comme on a parlé dans bien des occasions de ces lanternes chinoises, de la manière dont on les fabrique, et des ornements qui les environnent ou les accompagnent, je vous renvoie aux livres qui en font mention.Tai chi chuan Bruxelles / image 178


Quand une fois les ouvrages commencèrent à avoir quelque forme, on fit très expresses défenses à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’elles fussent, de faire usage de la pipe le long des rues nouvellement décorées. Cette précaution parut nécessaire pour prévenir tout accident qui pouvait être causé par le feu. La police qui s’observa dans cette occasion, comme pendant tout le temps que durèrent les préparatifs de cette fête, me parut admirable.


Quelques semaines avant le jour de la cérémonie, il fut réglé que les rues (qui sont ici extrêmement larges) seraient partagées en trois parts, afin que les gens de pied et ceux qui étaient à cheval, les allants et les venants, en un mot cette multitude prodigieuse de monde qui se trouvait pour lors dans cette capitale, pût jouir à son aise de ce spectacle ; le milieu de la rue, qui était beaucoup plus large que les deux côtés, était destiné pour tous ceux qui étaient à cheval ou en équipage ; un des côtés pour ceux qui allaient, et l’autre pour ceux qui venaient. Il ne fut pas nécessaire, pour faire observer cet ordre, que des grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, ou le sabre nu à la main, menaçassent de frapper ; quelques soldats, armés simplement d’un fouet, empêchèrent tout désordre et toute confusion. Ainsi, des milliers de personnes voyaient tranquillement dans l’espace de quelques heures, ce que peut-être ils n’eussent pas pu voir dans quinze jours sans cette précaution.


Mais comme ce n’est pas ici l’usage que les femmes sortent et se mêlent parmi les hommes, et que d’ailleurs il n’était pas raisonnable qu’elles fussent privées d’un spectacle qu’on avait préparé principalement pour une personne de leur sexe, l’empereur y pourvut en indiquant certains jours pour elles seules. Pendant ces jours, il n’était permis à aucun homme de s’y trouver, et aucun ne s’y trouva en effet. De cette façon, tout le monde fut content et satisfit sa curiosité sans manquer à aucun des rits ni à aucune bienséance du pays.


Une autre chose qui mérite de vous être marquée est le choix qu’on fit de cent vieillards qui étaient censés avoir été tirés des différentes provinces de l’empire et être âgés chacun de cent ans. On ne chercha pas les plus vieux pour cela (car l’empereur donne ici les années comme il lui plaît) mais on voulut avoir seulement ceux qui avaient une barbe plus Tai Chi Chuan Bruxelles / vieux chinoisblanche, plus longue ou plus vénérable. Ces vieillards étaient habillés uniformément et portaient sur la poitrine une longue médaille d’argent sur laquelle étaient gravés les caractères qui exprimaient la province qu’ils représentaient. On appelait ces vieillards, en langue du pays, Pe-lao-king-cheou, c’est-à-dire les cent vieillards qui rendent hommage à Sa Majesté, lui souhaitant autant d’années de vie qu’ils en ont entre eux tous.


Les chang-pa-sien, hia-pa-sien et tchoung-pa-sien, c’est-à-dire les anciens sages, ou autrement les immortels au nombre de trois fois huit, dont chaque huitaine forme un ordre particulier différent des deux autres ; ces anciens sages, dis-je, devaient aussi servir au triomphe de l’impératrice et lui souhaiter leur sagesse et leur immortalité ; c’est pourquoi leurs statues, de grandeur un peu plus qu’humaine, furent placées non loin de la première entrée du palais. On leur avait donné des figures et des attitudes différentes, apparemment pour exprimer les vertus particulières dont elles étaient le symbole, ou qu’on supposait avoir été plus chères aux sages qu’elles représentaient.


Tout ce qu’on s’était proposé de faire étant achevé, et l’empereur craignant toujours que, malgré les précautions qu’on ne cessait de prendre, il n’arrivât quelque incendie qu’on aurait eu de la peine à éteindre, et qui eût pu réduire toute la ville en cendre, voulut qu’on ouvrît la cérémonie et qu’on la commençât cinq jours avant que l’impératrice sa mère eût atteint sa soixantième année. L’ordre en fut intimé d’abord et exécuté ensuite le 20e jour de la 11e lune de la 16e année du règne de l’empereur Kien-long, c’est-à-dire, dans notre style, le 6 du mois de janvier de l’année 1752.


Je ne vous dirai rien de la marche et de l’ordre qui s’y observa, parce que je n’en ai rien vu moi-même. Dans ces sortes d’occasions ainsi que toutes les fois que l’empereur sort, chacun se barricade dans sa maison, et il n’est permis à qui que ce soit, qui n’est pas en place pour cela, d’aller jeter des regards téméraires sur la personne du prince. On m’a dit seulement que l’empereur précédait sa mère de quelques pas, et lui servait d’écuyer. Ce prince était monté à cheval au sortir de la rivière, et l’impératrice mère s’était mise dans une chaise ouverte de tous côtés. Toutes les personnes de leur cour suivaient à pied. Leurs Majestés s’arrêtaient de temps en temps pour examiner à l’aise ce qui leur plaisait davantage.


Le soir même on commença à abattre, et peu de jours après tout ce qui était dans la ville fut détruit ; mais l’empereur ne voulut pas qu’on touchât à ce qui était sur l’eau ; il le fait conserver comme un monument de la magnificence de son règne.


Parmi les présents qui furent faits dans cette occasion, il se trouva ce qu’il y a de plus curieux et de plus rare dans les quatre parties du monde. Les Européens ne s’oublièrent pas. Comme ceux qui sont à la cour n’y sont reçus qu’en qualité de mathématiciens ou d’artistes, ils voulurent que leur présent répondit à ces titres, et pût être du goût de l’empereur. Ils firent donc une machine dont voici à peu près la description. Un théâtre en hémicycle, d’environ trois pieds de haut, présentait dans son enceinte des peintures d’un goût délicat. Ce théâtre avait trois scènes de chaque côté, représentant chacune des dessins particuliers qu’on avait peints en perspective. Dans le fond était une statue habillée à la chinoise, tenant entre ses mains une inscription par laquelle on souhaitait à l’empereur la vie la plus longue et la plus fortunée. Cette inscription était « Vouan-nien-hoan. » Devant chaque scène étaient aussi des statues chinoises qui tenaient de la main gauche un petit bassin de cuivre doré, et de la main droite un petit marteau de même métal. Ce théâtre, tel que je viens de le décrire, était supposé avoir été bâti sur le bord de l’eau. Le devant représentait une mer, ou pour mieux dire un bassin, du milieu duquel s’élevait un jet d’eau qui retombait en cascade ; une glace de miroir représentait le bassin, et des filets de verre soufflés à la lampe par un homme du métier, fort habile, étaient si déliés et imitaient si bien un jet d’eau, qu’on s’y trompait d’un peu loin.


Autour du bassin on avait marqué un cadran en lettres européennes et chinoises. Une oie et deux canards étaient au milieu de l’eau à prendre leurs ébats. Les deux canards barbotaient, et l’oie marquait avec son bec l’heure présente. Le tout se mouvait par des ressorts que faisait aller une horloge dans la machine. Une pierre d’aimant, qui était cachée aussi et qui faisait le tour du cadran, se faisait suivre par l’oie, dont la plus grande partie était de fer. Quand l’heure était sur le point de sonner, la statue qui tenait en main l’inscription sortait de son appartement, qui était au fond du théâtre, et venait avec un profond respect montrer sa légende ; ensuite les six autres statues jouaient entre elles un air, en frappant, chacune sur son bassin, la note qu’on lui avait assignée, autant de fois et dans les temps que la musique le requérait. Cela fini, le porteur de l’inscription s’en retournait gravement pour ne revenir qu’à l’heure suivante. Cette machine plut si fort à l’empereur, qu’il voulut en témoigner sa reconnaissance aux Européens. Il leur fit à son tour un don qui équivalait au moins à la dépense qu’on avait été obligé de faire pour la construction de ce que nous lui avions offert.

 

L’honneur qu’il nous fit en cela est ici beaucoup plus précieux que les grandes richesses. Il fit placer cette machine dans un des endroits du palais où il va le plus souvent, et on l’y conserve encore aujourd’hui avec le plus grand soin. C’est ainsi que nous tâchons pour l’intérêt de la religion, de gagner la bienveillance du prince et de lui rendre nos services utiles et nécessaires, afin de l’engager, sinon à devenir favorable aux chrétiens, du moins à ne pas les persécuter, et à laisser aux missionnaires du Seigneur la liberté de faire connaître Jésus-Christ à ceux qui voudront bien les écouter.


L’empereur accorda des gratifications à tous les mandarins de la capitale, en récompense des soins et des peines qu’ils s’étaient donnés pour faire réussir la fête. Toutes les femmes de l’empire ayant 80 ans et plus eurent aussi part à ses libéralités. La somme d’argent, à proportion de leur âge, était plus ou moins considérable. On compte qu’il s’est dépensé pour cette fête, tant par l’empereur que par les différents corps ou particuliers qui y contribuèrent, plus de trois cents millions.



 

Imprimer Imprimer Email This Post Email This Post

Autres cours au Dojo

Articles & Textes