Partagez !
Share On Facebook

Tai Chi Chuan Bruxelles / Yun Shou / AR Goyet / article 67


Tai Chi Chuan Bruxelles . Yu le Grand











Communication sur l’origine et évolution de l’achilléomancie chinoise,

par Léon Vandermeersch


in, Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 134e année, N. 4, 1990. pp. 949-963.

 

 



Le premier des 13 canons du confucianisme, et assurément le plus important de par le nombre immense des commentaires qu’il a sus cités, est le canon de la divination par l’achillée — de l’achilléomancie — , appelé Canon des mutations (Yijing). Dans la forme sous laquelle il nous est parvenu, et qui date de la fin du Ier millénaire av. J.-C, le canon proprement dit, mis à part les dix chapitres de commentaires les plus anciens désignés comme ses dix ailes, compte les trois parties suivantes :Tai Chi Chuan


1 ° 64 hexagrammes algorithmiques (gua) formés chacun de six mono grammes superposés, réalisés soit par un trait continu — ce sont les monogrammes mâles ou yang —, soit par deux tirets successifs— ce sont les monogrammes femelles ou yin. L’ensemble de ces 64 hexagrammes constitue le système exhaustif de toutes les combinaisons possibles, six par six, des monogrammes yang et/ou yin, combinaisons au nombre de 26 = 64.

2° Un chiffrage numérique (shuxiang) de chaque monogramme de chaque hexagramme, par 9 s’il est yang ou par 6 s’il est yin. Le nombre 9 représente l’impair — yang —, par excellence, et le nombre 6 le pair — yin —, par excellence. Tai Chi Chuan

3° Une série de clausules oraculaires (zhou) rapportées une par une à chaque hexagramme et à chaque monogramme de chaque hexa gramme, et donc au nombre de 64 + 64×6 = 448, plus deux clausules spéciales rapportées l’une au nombre 9 en général et l’autre au nombre 6 en général, soit au total 450 clausules. En voici deux exemples : « On marche sur la queue du tigre. Il ne mord pas. Succès » (hexagramme n° 10). « Le souverain Yi marie sa sœur cadette. Par là est réalisé un bonheur de premier ordre » (5e monogramme, femelle et donc chiffré 6, de l’hexagramme n° 11). Tai Chi Chuan



 

En haut : Les 64 hexagrammes algorithmiques du Canon des Mutations constituant le système de toutes les combinaisons possibles de six monogrammes yang (-) et/ou yin (–). Au-dessus de chaque hexagramme est noté son nom, et au-dessous sont notés les noms du trigramme inférieur et du trigramme supérieur en lesquels il se décompose.

En bas : Les huit trigrammes constituant le système de toutes les combinaisons possibles de trois monogrammes yang ou yin, et en lesquels la spéculation divinatoire décompose les hexagrammes.

 

Comment procède-t-on à la divination suivant ce canon ? Supposons que l’on se demande quel sera l’avenir d’un enfant qui vient de naître, ou si l’on doit s’engager dans telle entreprise que semblent appeler les circonstances présentes, ou si tel mariage proposé aura d’heureuses conséquences, ou s’il est avantageux de confier à telle personne une certaine affaire ; on fait alors tirer au sort un hexagramme par un spécialiste. Tai Chi Chuan

Le spécialiste — l’achilléomancien — opère sur une masse de 50 tiges d’achillée (l’achillée millefeuille – Achillea millefolium – est une plante herbacée vivace de la famille des Astéracées), diminuée d’une unité, par des partages au hasard successifs obéissant à des règles de manipulation compliquées, de manière à écarter plusieurs fois de suite certaines quotités aléatoires et à obtenir finalement un reste qui ne peut être, en raison des règles appliquées, que de 36, 32, 28 ou 24 tiges. Ce reste est considéré comme significatif de l’un des nombres 9, 8, 7 ou 6, dont il est le quadruple. Dans le cas du 7 ou du 9, impairs, le résultat sera un monogramme yang ; et dans le cas du 6 ou du 8, pairs, un monogramme yin.Répétée six fois, l’opération aboutit à l’extraction d’un hexagramme censé représenter l’ensemble des déterminations cosmiques commandant les événements à partir de la situation donnée, et donc sous l’empire desquelles l’avenir de l’enfant considéré, le résultat de l’entreprise envisagée, Tai Chi Chuan Bruxelles / Achilléeles conséquences du mariage proposé, la conduite de la personne pressentie pour être mandatée, tourneront nécessairement bien ou mal. Si l’hexagramme est favorable, on va choyer l’enfant, engager l’entreprise, conclure le mariage, mandater la personne. S’il est défavorable, on se séparera de l’enfant ou on prendra des précautions à son encontre, on renoncera à l’entreprise, on refusera le mariage, on retirera le mandat.

Tai Chi Chuan


Comment reconnaît-on si l’hexagramme est favorable ? C’est là l’affaire du spécialiste. Celui-ci interprète l’hexagramme dans ses particularités — et notamment les positions respectives des monogrammes yin et yang —, en tenant compte de tout ce qui est connu comme facteurs de destinée des personnes en cause et comme caractéristiques cosmologiques de la conjoncture. De plus, il prend en considération — et c’est de là que vient le nom de Canon des mutations donné au manuel canonique de l’achilléomancie —, la tendance des hexagrammes à se transformer les uns dans les autres. Un point essentiel de la théorie est en effet que le jeune yang, 7, croît jusqu’à 9, vieux yang, puis se transforme en jeune yin, 8, et que le jeune yin, 8,décroît jusqu’à 6, vieux yin, puis se transforme en jeune yang 7. Il s’en suit qu’un monogramme yang obtenu par tirage au sort du nombre 7 tend à rester yang, mais qu’il tend à devenir yin s’il a été obtenu par tirage au sort du nombre 9 ; et qu’un monogramme yin obtenu par tirage au sort du nombre 8 tend à rester yin, mais qu’il tend à devenir yang s’il a été obtenu par tirage au sort du nombre 6.


Dans ces conditions, à l’hexagramme obtenu directement par tirage au sort — hexagramme primaire (bengua) —, correspond un hexagramme secondaire (zhigua), en général différent, résultant du renversement de yang en yin des monogrammes de valeur 9, et du renversement de yin en yang des monogrammes de valeur 6. Seuls ne changent pas les hexagrammes formés à partir de l’obtention, par le tirage au sort, des nombres 7 et/ou 8 exclusivement. Dans son interprétation, le spécialiste considère à la fois l’hexagramme primaire et l’hexagramme secondaire, et privilégie soit l’un soit l’autre, ainsi que tel ou tel de leurs monogrammes, suivant les règles d’une mantique très compliquée. Et naturellement il tire parti des clausules oraculaires canoniques qui s’appliquent à l’un et l’autre hexagramme ainsi qu’à tel ou tel monogramme retenus comme importants. Tai Chi Chuan


Tels sont les principes de l’achilléomancie. Mon propos n’est pas ici d’examiner plus en détail la pratique effective de ces principes, mais de rechercher d’où vient, historiquement, cette forme particulièrement raffinée de divination. Autrement dit, d’essayer de reconnaître ce qu’a pu être la forme originelle de l’achilléomancie — la proto-achilléomancie —, et de voir comment celle-ci a pu évoluer jusqu’à l’achilléomancie canonique que je viens de décrire. La genèse de l’achilléomancie pose en effet un problème ; car ce qu’en laisse entrevoir l’archéologie — et cela surtout depuis la découverte en 1977 d’une série de pièces divinatoires inscrites d’hexagrammes numériques —, ne correspond pas du tout à ce qu’en dit la tradition. Tai Chi Chuan


Voyons d’abord ce que dit la tradition.


Pour la tradition, le Canon des mutations aurait été construit par inventions successives de ses parties constituantes dans l’ordre même où elles y sont présentées : d’abord, invention d’un système de représentation des réalités par les symboles graphiques que sont les monogrammes yin et yang, combinés en trigrammes puis recombinés en hexagrammes ; ensuite, invention d’une méthode de calcul numérique divinatoire de ces symboles, appuyée sur leur chiffrage en nombres pairs et impairs ; enfin, composition des clausules oraculaires explicitant la symbolique générale du système. L’invention des monogrammes yin et yang et de leurs combinaisons en trigrammes serait due au premierempereur légendaire de la Chine, Fuxi, la recombinaison des trigrammes en hexagrammes étant portée au crédit tantôt de Yu le Grand, père du fondateur de la dynastie semi-légendaire des Xia (début du IIe millénaire av. J.-C), tantôt du futur roi Wen, fondateur de la dynastie des Zhou (cire. 1100-250 av. J.-C), alors qu’il était prisonnier du dernier souverain de la dynastie des Yin qu’il allait bientôt renverser. L’invention du chiffrage numérique des monogrammes yin et yang et de leur tirage au sort serait due à Wu Xian, qui aurait été ministre du 7e souverain de la dynastie des Yin (vers le milieu du IIe millénaire av. J.-C). Enfin les clausules oraculaires auraient été composées, celles des hexagrammes par le roi Wen déjà mentionné, et celles de tous les monogrammes de tous les hexagrammes par le duc de Zhou, régent du royaume à la génération suivante. Tai Chi Chuan


Quant à Confucius, il aurait, lui, dégagé le sens profond du canon en l’expliquant dans les commentaires qui forment les dix ailes du texte canonique. Cette vision traditionnelle des différentes phases de l’élaboration du Canon des mutations est manifestement tout à fait artificielle. En particulier, on ne comprend pas très bien comment les monogrammes yin et yang, qui sont à l’évidence des algorithmes du pair et de l’impair, auraient pu être imaginés avant les symboles numériques auxquels ils sont corrélés. De fait, l’archéologie révèle que les hexagrammes algorithmiques (les figures en 6 monogrammes yin et/ou yang superposés) du canon sont de conception tardive. On n’en trouve aucune trace avant les Han. Les plus anciens exemples qui nous en soient parvenus sont ceux qui illustrent le spécimen manuscrit du texte canonique découvert dans la tombe n° 3 de Mawangtui, fouillée en 1974 et qui date de 168 av. J.-C. Encore faut-il remarquer que, sur ce spécimen, le graphisme du monogramme yin est assez différent du graphisme classique : au lieu de deux tirets successifs, il prend une forme assez proche de celle de la graphie du chiffre 8. Et comme le graphisme du mono gramme yang est exactement le même que la graphie du chiffre 1, il y a donc tout lieu de penser que les symboles algorithmiques classiques du yin et du yang (deux tirets pour l’un et trait continu pour l’autre) résultent d’une évolution très tardive de symboles d’abord purement numériques. tai Chi Chuan

 

Hexagrammes figurant sur le manuscrit du Canon des mutations découvert à Manwangtui. On notera que le monogramme yin (apparaissant dans les trigrammes inférieurs) a la forme de la graphie du chiffre 8 plutôt que celle d’une succession de deux tirets.


Sur le manuscrit de Mawangtui, à côté du nombre 1 représentant le yang, le yin est, on vient de le voir, représenté par le nombre 8 ; mais dans des fragments d’un autre spécimen du canon, découverts en 1977 à Quyang dans une tombe datant de 165 av. J.-C, c’est apparemment le nombre 6 qui représente le yin. Ces variantes ont été effacées par l’emploi de symboles algorithmiques, en même temps que la doc trine se fixait sur une représentation du yang par excellence par le nombre 9 (valeur du yang au plus haut de sa croissance, dit vieux yang), et du yin par excellence par le nombre 6 (valeur du yin à la limite de sa décroissance, dit vieux yin). tai Chi Chuan


Mais, répétons-le, il n’y a aucun exemple de symboles algorithmiques avant les Han, ni sur les bronzes, ni sur les céramiques, ni sur les jades, alors que ces symboles, surtout dans leurs combinaisons en trigrammes, apparaissent de plus en plus fréquemment à partir des Han postérieurs. On les trouve d’abord sur les cadrans ourano-géomantiques du Ier siècle ap. J.-C, puis, plus tard, sur les miroirs de bronze, puis sur des pièces de toute sorte. Par contre, ce que l’on voit figurer sur des pièces remontant à la fin des Yin ou au début des Zhou (fin du IIe et début du Ier millénaire av. J.-C), ce sont précisément des hexagrammes numériques, formés de six chiffres superposés comme le sont les monogrammes dans les hexagrammes algorithmiques canoniques. En 1981, Zhang Yachu et Liu Yu en recensaient une douzaine d’exemples sur des bronzes et cinq exemples sur des poteries, connus pour la plupart depuis long temps mais qui jusque-là n’avaient pas été identifiés comme tels — on croyait qu’il s’agissait de graphies d’une écriture inconnue —, parce que personne n’avait pensé à des hexagrammes.


Ce qui devait permettre l’identification correcte de ces symboles comme hexagrammatiques, c’est la découverte d’hexagrammes numériques du même genre, en 1977, sur des fragments d’écaillé faisant partie d’un lot très important de pièces scapulomantiques exhumées l’année précédente d’un site du Shaanxi — le site de Fengchou —, occupé à la fin des Yin par les Zhou qui allaient bientôt leur succéder. Du coup, on identifiait également cinq autres hexagrammes numériques gravés eux aussi sur des pièces divinatoires, de diverses provenances mais d’époque voisine, découvertes antérieurement. Depuis, de nouveaux exemples d’hexagrammes numériques de la fin du Ier millénaire ont encore été retrouvés, soit sur des pièces divinatoires, soit sur d’autres objets — ainsi sur une pierre de meule découverte dans une tombe Yin fouillée en 1982.tai Chi Chuan


Tai Chi Chuan Bruxelles / image 123



Quel est le sens de ces hexagrammes numériques ? Plus personne ne doute aujourd’hui que ce sont là des symboles divinatoires, puisqu’on les trouve principalement sur des pièces — écailles de tortue ou os —, employées pour la divination. Et puisqu’il s’agit de formules numériques, on les rapporte à juste titre à une divination par tirage au sort, autre ment dit à l’achilléomancie. Mais un tirage au sort de quoi ? Tous les spécialistes chinois, et notamment Zhang Zhenglang qui s’est le plus attentivement penché sur le problème, considèrent comme allant de soi que ce qui est tiré au sort relève de quelque système d’hexagrammes algorithmiques analogues à ceux du Canon des mutations. C’est sur ce point que je me sépare d’eux.


En effet, comme nous l’avons vu à propos de l’interprétation traditionnelle, il ne me semble pas possible que des algorithmes du pair et de l’impair aient préexisté aux premières formules numériques. On ne peut donc interpréter celles-ci comme renvoyant à ceux-là. D’ailleurs, le système des nombres qui figurent dans les hexagrammes numériques primitifs — ceux de Fengchou —, à savoir les nombres 1, 5, 6, 7 et 8, est incompatible avec le système des hexagrammes canoniques, puisque les nombres pairs et impairs y sont inégalement répartis (deux nombres pairs seulement pour trois nombres impairs). A quoi Zhang Zhenglang répond que le déséquilibre est compensé par le fait que, statistiquement, sur 32 hexagrammes numériques analysés, la fréquence du nombre 6 est à peu près du double de la fréquence la plus haute pour les autres nombres — ce qui signifierait, selon lui, que le 6 compte aussi pour le 2 et le 4 convertis en 6 lorsqu’ils sont tirés au sort. Pour Zhang Zhenglang, en effet, les nombres 2, 3 et 4 auraient été écartés des formules numériques hexagrammatiques parce que leurs graphies prêtent à confusion quand elles sont superposées les unes aux autres ; ce qui aurait fait remplacer 2 et 4 par 6, comme d’ailleurs 3 par 1. tai Chi Chuan


L’argument est fragile. D’abord, il est très facile d’éviter les confusions de graphies pour le 1, le 2, le 3 et le 4, en alternant graphies à l’horizontale et graphies à la verticale, comme les Chinois l’ont toujours fait. Ensuite, les écarts statistiques de fréquence de tel ou tel nombre peuvent s’expliquer bien plus simplement par des distorsions dues à l’empirisme des procédures de tirage au sort. F. van der Blij a calculé que la méthode classique de tirage au sort des hexagrammes canoniques donne une probabilité de 1/16 pour le 6, de 3/16 pour le 9, de 5/16 pour le 7 et de 7/16 pour le 8 (cf. Scripta mathematica, XXVIII-1, mai 1967, p. 48). Enfin et surtout, si les hexagrammes numériques étaient tirées au sort par référence à des hexagrammes algorithmiques du pair et de l’impair, quelle bizarre tournure d’esprit aurait conduit à l’occultation, dans le système des nombres choisis, de l’équilibre du pair et de l’impair, fut-ce pour éviter des confusions graphiques ?


Les hexagrammes numériques primitifs ne renvoient donc certainement pas, à mon avis, à des hexagrammes algorithmiques du genre de ceux du canon. A quoi renvoient-ils donc ? Tout simplement à des diagrammes scapulomantiques, puisqu’ils sont précisément inscrits sur des pièces servant normalement à la scapulomancie. Ce que font clairement apparaître, à mes yeux, les hexagrammes numériques de Fengchou, c’est que la proto-achilléomancie prend naissance comme une branche nouvelle de la scapulomancie, au moment où celle-ci, vers la fin de l’époque Yin, est arrivée à un niveau assez élevé de rationalisation pour que les types de diagrammes divinatoires, suffisamment établis par une classification claire, puissent faire l’objet d’une numérisation. On sait que sous les Yin la technique scapulomantique produit des diagrammes divinatoires remarquablement standardisés. Les fissures scapulomantiques produites sur écaille de tortue (ou sur os) par brûlages d’une série de points superposés de la pièce, ont toutes la forme standard d’un T couché, obtenue grâce à des creusements préalables de l’écaillé (ou de l’os) très minutieusement calculés.


La standardisation a permis de rendre beaucoup plus précis et beaucoup plus significatif le classement des fissures, sur lequel nous n’avons qu’un témoignage tardif mais dont il n’y a pas de raison de douter qu’il soit encore l’écho de l’ancienne doctrine : le Zhouli (article dabu) parle de 120 variétés de membrures (ti) des fissures scapulomantiques. Zheng Xuan (127-200) précise en commentaire qu’il y avait cinq espèces de membrures, resubdivisées en multiples variétés selon certaines caractéristiques de la fissuration proprement dite. Cinq espèces, cela correspond exactement aux cinq nombres du système des hexagrammes numériques primitifs. On comprend que chacun de ces nombres pouvait représenter l’une des espèces classées de fissures, dont il était tout simplement le numéro. Pourquoi le numéro 1 a-t-il été délibérément séparé de la suite des quatre autres — 5, 6, 7 et 8 ? Ce point reste à élucider. Mais on peut conjecturer que la spéculation divinatoire accordait une importance particulière à l’une des espèces de fissure, par exemple en la faisant correspondre cosmiquement au centre de l’année, les autres correspondant aux quatre saisons (la position propre au centre de l’année est un problème dont traite la plus ancienne cosmologie chinoise). tai Chi Chuan


Quoi qu’il en soit, la proto-achilléomancie s’explique très bien comme une invention née de l’idée de tirer au sort un diagramme scapulomantique canonique, composé de six fissures types, représentées chacune par le numéro de l’une des espèces fondamentales classifiées, au lieu de produire effectivement une série de fissures réelles par des opérations de brûlage certainement très laborieuses (les essais auxquels Dong Zuobin raconte s’être livré de nos jours l’atteste suffisamment). tai Chi Chuan


La proto-achilléomancie, c’est en quelque sorte le passage de la scapulomancie empirique, par production matérielle des diagrammes scapulomantiques, à une scapulomancie théorique, par calcul divinatoire d ‘hexagrammes numériques représentant les diagrammes scapulomantiques canoniques dégagés par classification des diagrammes empiriques. Mais la proto-achilléomancie n’a pas tardé à s’émanciper de la scapulomancie. Les nombres constitutifs des hexagrammes numériques étaient par eux-mêmes un trop beau sujet de spéculation pour ne pas polariser entièrement la recherche théorique, qui a mis entre parenthèses les diagrammes scapulomantiques de référence pour ne plus s’occuper que de pure arithmologie. Alors s’est développée l’achilléomancie proprement dite. De même que la scapulomancie avait progressé vers un système de diagrammes classifiés en standardisant les fissures produites sur écaille, de même l’achilléomancie a peu à peu progressé vers le système des hexagrammes canoniques en rationalisant le système des nombres des hexagrammes numériques.


Le système primitif de cinq nombres partiellement consécutifs a été modifié en un système équilibré de quatre nombres tous consécutifs — les nombres 6, 7, 8 et 9. Puis de ces quatre nombres n’ont été retenues que les valeurs paires et impaires, pour arriver à la combinatoire, assez simple pour être bien maîtrisée, du système des 64 hexagrammes algorithmiques du Canon des mutations. Désormais, c’est sur ce système canonique que s’exercera la spéculation, en exploitant tous les rapports possibles des hexagrammes et de toutes les parties composantes — notamment de leurs moitiés trigrammatiques —, entre eux. Cette spéculation deviendra foisonnante surtout à partir des Han. L’évolution propre de l’achilléomancie n’a cependant pas effacé les marques de l’origine scapulomantique de la divination par l’achillée. La première marque de cette origine se trouve dans le parallélisme structural des hexagrammes achilléomantiques et des diagrammes scapulomantiques, relevé dès 1956 par le grand épigraphiste Qu Wanli. D’une part, chaque hexagramme est composé d’une série de mono grammes alignés verticalement, exactement comme le sont les fissures dans les diagrammes scapulomantiques, ce qui reflète bien l’origine des monogrammes dans des nombres substitués aux fissures. D’autre part, l’association, en achilléomancie, à l’hexagramme primaire d’un hexagramme secondaire obtenu par conversion de certains mono grammes yang en monogrammes yin et de certains monogrammes yin en monogrammes yang, rappelle de façon frappante la pratique scapulomantique d’associer systématiquement à tout diagramme produit sur une question donnée un diagramme opposé (symétrique sur l’écaillé) produit sur la même question reformulée négativement.


La deuxième marque de l’origine scapulomantique de la divination par l’achillée est décelable dans les clausules oraculaires du Canon des mutations. Les inscriptions oraculaires des pièces divinatoires de la scapulomancie empirique, que nous connaissons bien, sont des annotations rédigées après coup, qui enregistrent la question particulière sur laquelle avait porté la divination ainsi que le résultat de cette divination. La théorisation de la scapulomancie empirique a dégagé de la masse considérable des divinations particulières — il y en a eu des centaines de milliers —, les espèces et les sous-espèces canoniques de fissures divinatoires, et leur a associé des formules explicatives spécifiques qui avaient valeur de clausules oraculaires scapulomantiques. Le Zhouli (article dabu) fait état de 1 200 clausules de cette sorte.


Comment ces clausules ont elles été composées ? Assurément par généralisation du contenu des notations particulières des divinations empiriques à partir desquelles avaient été abstraites les espèces et sous-espèces canoniques de fissures. Nous n’avons plus aucun exemple de clausule scapulomantique. Cependant, si l’achilléomancie dérive de la scapulomancie théorique, les clausules oraculaires achilléomantiques doivent dériver des clausules scapulomantiques canoniques, et, par l’intermédiaire de celles-ci, être apparentées aux inscriptions oraculaires particulières enregistrant les divinations empiriques sur os et sur écaille, dont nous possédons des dizaines de milliers d’échantillons.


C’est effectivement ce que l’on constate. Tous les spécialistes reconnaissent l’incontestable parenté qui existe entre les clausules oraculaires du Canon des mutations et les inscriptions oraculaires sur os et sur écaille qui ont été retrouvées. Qu’il suffise ici de renvoyer à la démonstration éclatante que Yu Yongliang a faite de cette parenté dès 1928, dans une remarquable contribution au premier numéro du Bulletin historique et philologique de l’Academia sinica. En somme, et pour conclure, tout un faisceau de données convergentes apportées par l’archéologie, qui restera sans doute toujours lacunaire mais fournit d’ores et déjà un matériel suffisamment significatif à condition d’être bien interprété, permet de restituer la genèse de l’achilléomancie depuis la scapulomancie. De la proto-scapulomancie néolithique, procédant par de grossiers brûlages d’ossements résiduels des holocaustes de bovidés, au système des 64 hexagrammes du Canon des mutations, on peut suivre les grandes étapes du développement des techniques divinatoires chinoises, qui accompagnent les progrès de ce que je m’aventurerai à appeler la science de la divination.


Ces étapes sont d’abord celle de la remarquable standardisation des diagrammes scapulomantiques, puis celle de la classification typologique des formes diagrammatiques standardisées, puis celle du chiffrage numérique des formes canoniques classifiées, puis celle du chiffrage algorithmique des valeurs paires et impaires des nombres du système. Tout au long de ce processus, c’est la même logique qui est en œuvre : une logique de rationalisation des structures formelles des configurations diagrammatiques numériques ou algorithmiques, que produisent les techniques divinatoires, comme représentations savantes des rapports cosmiques cachés qui existent entre tous les phénomènes de l’univers. Comme l’avait si bien vu Granet, la pensée chinoise fonctionne suivant une logique des correspondances. L’histoire de la divination montre admirablement comment opère cette logique, profondément différente de la logique des causes et des effets suivant laquelle a fonctionné la pensée occidentale.


Typique du mode de raisonnement chinois procédant par systématisation des constellations de correspondances empiriques les plus diverses, est la découverte de la boussole, fondée sur l’intuition géomantique des lignes de force du magnétisme terrestre, ou la thérapeu tiqudee l’acupuncture, fondée sur la systématisation des correspondances entre les méridiens de la surface du corps et les organes pro fonds. Typique également, l’idéographie chinoise qui résulte de la réorganisation des correspondances sémantiques entre les mots suivant la rectification des noms, et dont d’ailleurs la genèse est liée aux développements de la science divinatoire. Typiques encore, toutes les grandes catégories de la philosophie chinoise : dao et de, c’est-à-dire ordre général du monde et puissance du cosmos, // et shi, c’est-à-dire lignes de raison et tendances du cours des choses, jing et quan, c’est-à-dire trame des événements et pouvoir régulateur, ti et yong, c’est-à-dire membrure des réalités et fonctionnement du réel.


La caractéristique de ces catégories me paraît être de ne jamais séparer le dynamisme des changements de la structure même des rapports des phénomènes entre eux. A la différence de la raison philosophique sortie de la raison théologique , la pensée chinoise n’a jamais recherché de causes premières, et même de causes tout court, aux mouvements de l’univers. Pour elle, c’est dans le sens des choses que se trouve la raison des transformation des choses, de même que c’est le sens des hexagrammes du Canon des mutations de se transmuter les uns dans les autres. Voilà en quoi la raison divinatoire chinoise diverge radicalement de la raison théologique occidentale.

tai Chi Chuan


 

Imprimer Imprimer Email This Post Email This Post

Autres cours au Dojo

Articles & Textes