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Tai Chi Chuan Bruxelles / Conversation avec l’empereur Quianlong

 

Tai Chi Chuan Bruxelles / Qianlong

 

 

Lettre du père Benoist / Extraite des  » Lettres édifiantes et curieuses » (1736-1781)

 

Sur l’histoire des Jésuites en Chine veuillez consulter notre premier article sur la question. Cette lettre est du Père Benoist, missionaire en Chine pendant les années 1730/40. L’empereur en question est Qianlong, ou Kien-long, K’ien-long ou Khian-loung, en chinois 乾隆, (25 septembre 1711 – 7 février 1799), quatrième empereur de la dynastie Qing. Il régna du 18 octobre 1735 au 9 février 1796. Son règne constitue une période éclairée de l’histoire récente de la Chine. L’article sur Wikipédia est bien fait (suivre le lien).

 

 

Thèmes : Questions de l’empereur sur les phénomènes célestes / Repas chinois.

 

En lisant ma seconde lettre, monsieur, vous avez dû être surpris qu’un empereur de la Chine, occupé des affaires d’un si grand et si vaste empire, qu’il gouverne par lui-même, ait les matières de mathématiques assez présentes à l’esprit pour en pouvoir raisonner aussi juste qu’il en raisonne, Sa curiosité à cet égard l’engagea à me faire une infinité de questions sur les phénomènes célestes. Après y avoir répondu, je lui dis que ces différents phénomènes s’expliquaient encore plus aisément, si, comme je l’avais autrefois exposé à Sa Majesté, au lieu de faire tourner le soleil, on le plaçait au centre du monde, et on faisait tourner autour de lui la terre et les planètes. Je lui fis la comparaison d’un vaisseau qui vogue sur une mer tranquille. Ceux qui sont dans ce vaisseau aperçoivent les montagnes, le rivage et les autres objets, qui leur paraissent s’éloigner, tandis qu’eux-mêmes s’imaginent être en repos.Tai Chi Chuan

 

— J’ai fait, moi-même cette remarque, dit l’empereur, surtout lorsque sur ma barque j’y suis ou dans une chambre, ou dans ma chaise à porteurs. Cela est encore bien plus sensible, si, après avoir été quelque temps appliqué, je jette un coup d’œil à la glace de ma portière, ou à la fenêtre ; alors il me semble que je suis immobile, et que ce sont les différents objets qui s’éloignent ou s’approchent de moi.Tai Chi Chuan

 

Il me fit cependant, d’une manière très enjouée, plusieurs questions : et quand je lui dit qu’une flèche qu’on tirerait perpendiculairement dans un vaisseau qui vogue rapidement, retomberait dans le vaisseau, il dit que lorsqu’il en aurait l’occasion, il en voulait faire lui-même l’expérience. Sa Majesté s’informa ensuite si en Europe tous les astronomes suivaient ce système du mouvement de la terre. Je lui répondis qu’en Europe presque tous les astronomes l’avaient embrassé.Tai Chi Chuan

 

— Ce n’est pas, ajoutai-je, que nous assurions que l’univers soit effectivement arrangé comme nous le supposons ; nous proposons seulement cet arrangement comme celui qui paraît le plus propre et le plus facile pour rendre raison des différents mouvements des astres et pour les calculer.

 

A l’occasion de la manière dont on observait les astres, l’empereur me fit plusieurs questions, et me parla du nouveau télescope qui lui avait été présenté par nos deux nouveaux missionnaires, et en demanda l’explication. Il objecta que le trou qui est dans le miroir du fond devait diminuer la quantité de rayons que réfléchissait ce miroir, et que l’autre petit miroir opposé au trou semblait devoir cacher une partie de l’objet.Tai Chi Chuan

— Ne pourrait-on pas, dit Sa Majesté, donner aux deux miroirs une situation qui levât ces deux inconvénients ?

 

Tai Chi Bruxelles /l-empereur-kien-longJe répondis qu’effectivement Newton, un des plus habiles mathématiciens qu’ait eus l’Europe, avait fait un télescope tel que le proposait Sa Majesté, en y plaçant des miroirs de réflexion ; mais que, outre qu’il était alors difficile de pointer le télescope à l’objet, il y avait encore d’autres inconvénients que j’exposai. L’empereur comprit aisément que très peu de chose, ajouté à la circonférence du miroir du fond, suppléait abondamment à ce que le vide du milieu du miroir pouvait diminuer de la quantité des rayons qui sont réfléchis. J’expliquai aussi comment le petit miroir, quoique opposé à l’objet, ne pouvait sensiblement cacher rien de l’objet ; moins encore qu’une tête d’épingle qui serait à une certaine distance de l’œil n’en pourrait cacher d’une montagne qu’on regarderait dans l’éloignement. Les rayons de lumière partis de l’objet, et réfléchis, par le miroir du fond, sur le petit miroir objectif, qui les réfléchit à son tour pour les porter jusqu’à l’œil, où ils ne parviennent qu’après avoir traversé des oculaires achromatiques, me donnèrent occasion d’expliquer cette nouvelle invention. Sa Majesté loua beaucoup le génie inventif des Européens, et en particulier l’invention de ce nouveau télescope et du mécanisme qui le fait mouvoir avec autant de facilité que de promptitude pour le pointer aux différents objets, et suivre celui auquel on l’aura pointé autant de temps qu’on voudra le considérer. Sa Majesté me demanda s’il avait déjà paru quelques-uns de ces télescopes, et si l’on en avait déjà apporté à la Chine. Je lui répondis que l’année précédente un de nos ministres d’État, qui a beaucoup de bonté pour nous, et qui voudrait nous aider un peu à donner à Sa Majesté quelques marques de notre reconnaissance pour tous les bienfaits dont elle nous comble, nous avait annoncé cette nouvelle invention, et avait ajouté qu’il n’avait encore pu en obtenir un pour nous l’envoyer ; mais que, vu les ordres qu’il avait donnés, ce nouveau télescope serait sûrement fini assez à temps pour que nous pussions le recevoir l’année suivante. Qu’ainsi il n’était pas probable que des particuliers eussent pu acquérir et apporter ici ce qu’un ministre n’avait pu obtenir.Tai Chi Chuan

L’empereur s’étant aperçu qu’il fallait que j’expliquasse au frère Pansi tout ce qu’il disait en chinois, qui avait rapport à lui, me demanda s’il ne savait pas au moins quelques mots de la langue chinoise : je lui répondis qu’il en savait très peu.

 

— Ces nouveaux Européens qui viennent de Canton ici ne sachant pas encore la langue, doivent être bien embarrassés dans le voyage.

— Ils ont un interprète qui les accompagne de Canton jusqu’ici.

— Mais pour les choses dont ils peuvent avoir un besoin continuel, selon vos usages, comment peuvent-ils se faire entendre de ceux qui les servent ?

— Nous leur envoyons ordinairement des gens de notre église, qui sont au fait de nos usages, pour les accompagner de Canton jusqu’ici.

— Les gens de votre église n’apprennent-ils pas votre langue ?

— Ils ne l’apprennent pas, et ce n’est que très rarement qu’il y en a qui la savent un peu.

— Mais ne savent-ils pas votre loi, et ne sont-ils pas de votre religion ?Tai Chi Chuan

— Ils professent notre religion sans qu’ils aient besoin de savoir notre langue. Tout ce qui regarde notre religion a été traduit en chinois et expliqué dans des livres, lesquels, la seconde année de Yong-tchin, furent présentés à Sa Majesté, qui nous les fit rendre après les avoir donné à examiner.

— Il est probable que vous n’admettriez pas dans vos églises des gens qui ne seraient pas de votre religion.

— Un infidèle qui est honnête homme et qui passe pour tel, nous ne faisons aucune difficulté de l’admettre dans nos maisons. Mais cet infidèle, après avoir demeuré quelque temps à notre église et avoir connu ce que c’est que la religion chrétienne, ne manque pas de l’embrasser, et actuellement nous n’avons dans notre église aucun de nos gens qui ne soit chrétien.

— Malgré cela, il vous sera difficile de les conduire, vu le caractère des gens de ce pays-ci, et ils ne manquent pas de vous causer bien des tracasseries ?

— Ils ne nous en causent aucunes, parce que nous ne les maltraitons ni d’injures, ni de coups. S’ils ne sont pas contents de nous, ils prennent leur congé ; si nous ne sommes pas contents d’eux, nous les renvoyons.Tai Chi Chuan

— Moyennant cela, vous devez avoir de bons sujets, puisque dès qu’ils ne font pas leur devoir, vous les renvoyez ; ils ne sont donc pas vos esclaves ?

— Nous ne sommes pas dans l’usage de nous servir d’esclaves ou de gens achetés ; nous n’avons que des gens loués, qui demeurent chez nous de leur plein gré, et que nous sommes libres de renvoyer.

— Combien leur donnez-vous par mois ?Tai Chi Chuan

— Nous leur donnons par mois un tiao (c’est à peu près 4 livres 10 sous de la monnaie de France).

— Comment peuvent-ils se tirer d’affaire avec un tiao ? sans doute que vous y ajoutez des changs (des récompenses) ?

— Outre qu’ils sont nourris dans notre église, qu’ils y vivent retirés et qu’ils n’ont pas grande dépense à faire en habits, ils sont exempts d’une infinité de dépenses dont ils ne peuvent se dispenser quand ils servent chez les séculiers : d’ailleurs, nous leur donnons des récompenses proportionnées à leur travail et à leurs talents.

— Ceux parmi vous qui sont tang-tchay (occupés au service de l’empereur) ont besoin de montures, de domestiques, etc. Quels arrangements prenez-vous pour cela ?

— Parce que tous ceux de notre église sont tang-tchay, sinon habituellement, au moins de temps en temps ils sont appelés pour des traductions, des opérations de chirurgie, etc., on fournit à chacun une monture ou charrette, suivant son besoin.

— Qui est-ce qui les fournit ?Tai Chi Chuan

— C’est l’affaire du tang-kia [1] d’y pourvoir pour ceux qui doivent sortir.Tai Chi Chuan

— Si quelqu’un veut avoir plusieurs domestiques, lui en donne-t-on autant qu’il en veut ?

— Comme ici l’usage et même l’éloignement des lieux où nous appelle Votre Majesté ne nous permettent pas de sortir à pied, on a soin de nous fournir ou une monture ou une charrette. L’usage exigeant aussi que nous ne sortions pas seuls, et que nous ayons quelqu’un qui nous accompagne, le tang-kia assigne à chacun un domestique qui l’accompagne lorsqu’il va dehors, et qui l’aide à la maison, par exemple, à broyer des couleurs, à préparer des remèdes, etc. Mais comme en qualité de missionnaires nous ne devons avoir que ce qu’il serait indécent de n’avoir pas, on ne permet qu’un domestique à chacun, hors que dans certaines circonstances la nécessité exige qu’on lui ajoute des aides.Tai Chi Chuan

— Mais les habits, apparemment chacun se les fera faire selon son goût ?

— C’est aussi le tang-kia qui les fournit à chacun selon le besoin. Il n’y a qu’à les lui demander.

— Ceux qui ont des soieries ou autre chose en présent, qu’en font-ils donc, puisqu’on les fournit d’habits ?

— Tout ce que chacun reçoit en présent, soieries, montures, etc., quoi que ce soit, on le remet au tang-kia ; excepté quelques menus effets, comme bourses, sachets d’odeur, pinceaux, etc., que l’usage permet à chacun de garder. Par exemple, les soieries dont Votre Majesté nous a dernièrement gratifiés, nous les avons aussitôt remises entre les mains du tang-kia, et nous n’avons gardé que les bourses dont votre Majesté nous avait aussi fait présent.

— N’est-ce pas toi qui es tang-kia ?Tai Chi Chuan

— Je ne le suis plus depuis près d’un an. C’est Tchao-ching-si-eou (le père Bourgeois) qui l’est actuellement.

— Il est donc plus ancien que toi ?Tai Chi Chuan

— Il n’y a que quatre ans qu’il est ici ; mais il a, pour faire cet emploi, du talent, des forces et du loisir que je n’ai pas.

— Il a du talent, des forces, à la bonne heure : mais depuis si peu de temps qu’il est ici, est-il assez au fait de la langue, des mœurs et des usages d’ici pour gouverner une maison ?

— Quant à la langue, comme il s’y est fort appliqué dès son séjour à Canton, à peine y avait-il deux ans qu’il était ici que je le chargeai du détail de la maison, et il s’en acquitta fort bien. Un an après, il fut nommé tang-kia.

— Tu dis que votre nouveau tang-kia sait déjà assez la langue : mais les mœurs et les usages d’ici, comment peut-il les savoir assez pour gouverner ?

— Comme il a de la prudence, lorsqu’il s’agit de quelque chose qui peut avoir rapport aux mœurs et aux usages de ce pays, avant que d’agir, il consulte sur ce qui convient.

— Mais pour les affaires du dedans (c’est-à-dire ce qui a rapport au palais) ce sera apparemment toi qui les feras ?

— Le nouveau tang-kia m’a chargé de continuer à régler ce qui regarde le dedans, et c’est en conséquence que de concert avec lui j’ai arrangé tout ce qui regardait la présentation des deux nouveaux venus à votre Majesté.

— Est-ce toi qui n’as pas voulu continuer d’être tang-kia, ou bien est-ce qu’on n’a pas voulu que tu continuasses ?

— C’est l’un et l’autre. Je suis souvent appelé au palais, et l’emploi de tang-kia exige de l’assiduité et emporte du temps, si on le veut bien faire. Vu mon peu de santé, je ne puis m’appliquer à l’une de ces occupations sans négliger l’autre. Comme ce qui regarde le palais doit passer avant tout, mes obligations de tang-kia en souffraient ; ainsi il convenait de mettre à ma place quelqu’un qui pût bien s’acquitter de cet emploi.Tai Chi Chuan

— Il est vrai que tu as toujours eu une santé faible, et que tu as eu de grandes maladies ; mais ce n’était que de fatigue, et actuellement tu parais te bien porter ?

— Si j’ai été guéri de mes maladies, c’est un bienfait de Votre Majesté, qui a eu la bonté de m’envoyer son premier médecin. Depuis quelque temps que je parais souvent en présence de Votre Majesté, comment pourrais-je être malade ?

— Vous autres Européens, usez-vous du vin d’ici ? un usage modéré peut contribuer à fortifier.

— Dans mon voyage de Canton ici, on m’en a fait goûter de différentes espèces, que j’ai trouvées agréables au goût : mais comme nous avons tous éprouvé que notre estomac européen ne s’y faisait point, nous n’en usons pas dans notre église.

— Vous faites donc venir du vin d’Europe ?Tai Chi Chuan

— Nous en faisons venir de Canton, dont nous usons à table certains jours de fête.

— Et les jours ordinaires, qu’est-ce que vous buvez ?Tai Chi Chuan

— Nous buvons du vin que nous faisons faire ici.

— De quoi faites-vous ce vin ?

— Nous le faisons de raisins. C’est de raisins que se font tous les vins d’Europe.

— Le vin de raisins est donc meilleur pour la santé que le vin d’ici, qui est fait de grains ?

— Le vin de raisins, pour une personne qui n’y serait pas accoutumée, ne serait peut-être pas aussi sain qu’il l’est, pour nous : mais comme en Europe on use dans tous les repas d’un peu de vin de raisins, et que notre estomac y a été accoutumé de bonne heure, quelque disgracieux que soit au goût le vin que nous faisons ici, nous nous trouvons bien d’un tchong-tse (petit gobelet à boire les liqueurs) qu’on nous donne à chacun à table, et que nous buvons, après y avoir mêlé une quantité d’eau plus ou moins grande, suivant que chacun le souhaite.

— Quoi ! vous mêlez de l’eau avec votre vin ?Tai Chi Chuan

— La nature des vins d’Europe est différente de celle des vins d’ici : le vin d’ici doit se boire chaud, et ne serait pas potable si on y mettait de l’eau ; au lieu que le vin d’Europe se boit froid, et dans le royaume d’où je suis, on est dans l’usage de le boire avec de l’eau, que chacun, avant que de le boire, y met plus ou moins, selon son gré.

 

 


[1] Le supérieur et le procureur se nomment ici tang-kia, avec cette différence que quand on veut désigner le supérieur, on dit tching-tang-kia (tang-kia en chef) et l’on nomme le procureur fou-tang-kia, aide tang-kia. Dans notre résidence d’ici, c’est le même qui est supérieur et procureur.

 


 

 

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