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Tai Chi Chuan Bruxelles / Article / Les arts de la Chambre…

 

 

 

Les arts de la chambre chez Ge Hong

Philippe Che, Université de Provence

 

若夫覩財色而心不戰, 萬夫之中, 有一人為多矣.

« Car un homme sur dix mille tout au plus peut empêcher son cœur de battre à la vue de l’argent et des femmes… »

Ge Hong, Baopuzi neipian, chapitre 13

 

 

Plilippe Che est chercheur au Département d’Etudes Chinoises de l’Université d’Aix en Provence. Suivre le lien pour rejoindre sa présentation. Nous vous avions déjà introduit (suivre le lien …) aux aspects les plus crousitillants de l’alchimie intérieure taoïste, c’est-à-dire aux recettes et techniques destinées à devenir immortel. Nous vous rapellons qu’il s’agit d’une immortalité du corps et non de l’âme comme chez nous, ce qui est, finalement plus simple à concevoir. L’immortalité du corps, elle, impliquait l’idée d’une transmutation de la matière périssable en un corps d’immortalité. Voilà toute la difficulté.

 

Au demeurant, les pratiques sexuelles impliquées dans ces techniques ne nous sont pas innacessibles, moyennant un peu d’effort évidemment.  Et pour vous inspirer dans vos efforts nous vous invitons à savourer sans retenue la traduction d’un passage du texte que nous livre Philippe Che et dont il dit qu’il est assez obscur. Quant à nous nous le trouvons aussi limpide que mystérieux et nous n’en demandons pas plus pour tenter de « receuillir le liquide divin sur la poutre d’or ». De Philippe Che nous vous conseillons : Voie des Divins Immortels, les chapitres discursifs du Baopuzi neipian (trad.), Gallimard, 1999.

 

 

Ge Hong 葛洪, alchimiste chinois du IVème siècle après J.-C. (283-343) et auteur du célèbre Baopuzi 抱朴子était comme ses pairs à la recherche de l’immortalité physique. La partie ésotérique de son œuvre, le Baopuzi neipian 抱朴子內篇, est entièrement consacrée à cette question. Il s’agit en effet d’un véritable traité d’immortalité, dans lequel la question est abordée sous tous ses aspects, philosophiques comme techniques. La quête d’immortalité est longue et difficile, et repose essentiellement sur trois savoirs qu’il s’agit de maîtriser aussi parfaitement que possible : l’alchimie, grâce à laquelle l’on peut fabriquer l’élixir de longue vie, un ensemble de techniques gymniques, respiratoires et énergétiques assez proche du yoga indien, et connu aujourd’hui sous le terme de qigong 氣功 (xingqi 行氣à l’époque de Ge Hong), et enfin les arts de la chambre à coucher (fangzhongshu 房中術), autrement dit les techniques sexuelles dont le principe est aussi simple que la mise en pratique compliquée : empêcher l’éjaculation et faire remonter l’ « essence » – le sperme – jusqu’au cerveau, qui s’en trouve ainsi considérablement renforcé (huanjing bunao 還精補腦). C’est cette idée, beaucoup plus ancienne que Ge Hong, qui a présidé au développement de toute cette tradition de techniques sexuelles plus ou moins secrètes qui a traversé les âges jusqu’à aujourd’hui, et a inspiré en partie la littérature érotique chinoise.

 

Les passages que Ge Hong consacre à la question ne peuvent pas à proprement parler être qualifiés de littérature érotique. L’auteur ne la développe pas – d’autres le feront plus tard – car il s’agit pour lui d’un savoir ésotérique, caché, qui ne doit être révélé que de maître à disciple, et sous le sceau du secret. Le lecteur risque donc d’être déçu s’il recherche dans le Baopuzi neipian de quoi alimenter ses fantasmes. L’ouvrage comprend toutefois un passage, assez obscur à la première lecture, mais qui semble bien faire référence, à mots cachés, et sous une forme assez poétique, aux fameux arts de la chambre à coucher :

 

乃 父 吸 寶 華,浴 神 太 清,外 除 五 曜,內 守 九 精,堅 玉 鑰 於 命 門, 結 北 極 於黃 庭, 引 三 景 於 明 堂,飛 元 始 以 鍊 形,采 靈 液 於 金 梁,長 驅 白 而 留 青,凝 澄 泉 於 丹 田,引 沈珠 於 五 城,瑤 鼎 俯 爨,藻 禽 仰 鳴,瑰 華 擢 穎,天 鹿 吐 瓊,懷 重 規 於 絳 宮,潛 九 光 於 洞 冥,雲 蒼 鬱 而 連天,長 谷 湛 而 交 經,履 躡 乾 兌,召 呼 六 丁,坐 臥 紫 房,咀 吸 金 英,曄 曄 秋 芝,朱 華 翠 莖,皛皛 珍 膏,溶 溢 霄 零,治 飢 止 渴,百 痾 不 萌,逍遙 戊 巳,燕 和 飲 平,拘 魂 制 魄,骨 填 體 輕,故 能 策 風 雲以 騰 虛,並 混 輿 而 永 生 也。

 

« (…)
Il mâche et aspire la fleur précieuse,
Purifie son esprit dans le ciel infini,
Médite au-dehors sur les cinq lumières,
Préserve en dedans ses neuf essences ;
Il renforce le cadenas de jade des portes de la vie,
Attache l’étoile polaire à la cour jaune,
Attire les trois lumières vers la salle claire,
Fait voler (vers lui le souffle) originel pour purifier son corps,
Recueille le liquide divin sur la poutre d’or,
Chassant le blanc à jamais et retenant le noir,
Gèle la fontaine limpide dans le champ de cinabre,
Et conduit les perles immergées vers les cinq cités.
Le chaudron d’albâtre se baisse vers le foyer,
L’oiseau paré lève la tête et crie ;
La fleur de jaspe dresse son épi,
Le cerf céleste crache le jade.
Il garde les lois primordiales en son palais écarlate,
Cache les neuf lumières dans l’obscurité de sa grotte.
Le grenier à nuages croît et rejoint le ciel,
La longue vallée s’emplit et les trames se mêlent.
Il foule Qian et Dui,
Convoque les six Ding,
S’assied et s’allonge dans sa chambre pourpre,
Mâche et aspire la fleur d’or,
Champignon automnal resplendissant,
Fleur vermeille et tige d’émeraude,
Précieux onguent clair et pur,
Débordement tranquille et pluie continue des nuages.
Il apaise sa faim et étanche sa soif,
Empêche les cent maux d’apparaître,
Voyage au cœur des choses,
S’abreuve de paix et d’harmonie,
Retient (ses âmes) hun et po.
Ses os sont pleins et son corps léger,
Aussi peut-il fouetter vents et nuages pour monter vers le ciel,
Conduire le char du chaos et vivre éternellement. »

 

(Traduction P. Che, La Voie des Divins Immortels, p. 97/98)

 

Toute la difficulté, on l’aura compris, réside dans l’interprétation des images. Nous avons affaire ici à un langage codé, dont certaines clés sont connues (« fleur vermeille et tige d’émeraude »), d’autres assez suggestives pour être comprises de façon intuitive. D’autres enfin paraissent obscures, et nécessitent un véritable travail de recherche pour être déchiffrées.

 

Autres passages du Baopuzi neipian se rapportant à la sexualité :

  • « Un visage charmeur, un port séduisant, du fard sur une peau blanche abrègent la vie. » (chapitre 1, p. 56)
  • « Quelqu’un demande : « Serait-ce le désir charnel que vous entendez, lorsque vous parlez de ce qui est dommageable ? » Je réponds : « Il ne s’agit pas que de cela. Cependant, le plus important dans la recherche de la longue vie est la voie du renversement des années. L’homme supérieur la connaît, et peut grâce à elle rallonger ses années et extirper la maladie. Elle permet au moins de ne pas porter atteinte à son propre corps. Celui qui apprend à renverser les années alors qu’il est encore jeune et fort, renforce son cerveau en avalant l’élixir yin et recueille l’eau de jade dans la longue vallée. Sans prendre de drogues, il n’en gagnera pas moins cent ou deux cents ans, mais ne deviendra pas immortel. Les Anciens comparaient celui qui n’a pas cette science à une coupe taillée dans de la glace et dans laquelle on verserait une soupe brûlante, ou bien à une lanterne faite de plumes dans laquelle on voudrait conserver une flamme. » (idem)
  • « L’absence de commerce entre le yin et le yang est préjudiciable. » (idem)

 

 

A lire de Philippe Che :

 

CHE Philippe, La Voie des Divins Immortels, les chapitres discursifs du Baopuzi neipian (trad.), Gallimard, 1999.

 


 

 

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