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 Tai Chi Chuan Bruxelles /  Compte chinois /  Pu Songling (extrait)

 

 

Tai Chi Chuan Bruxelles /  Pu Songling (1)

 

 

Extrait de l’ Anthologie de la Littérature Chinoise des origines à nos jours

par SUNG-NIEN HSU (1902-19 ?)

Collection Pallas, Paris, Librairie Delagrave, 1932, 445 pages.

 

 

Dans cette anthologie, l’auteur propose une traduction de P’ou Song‑ling (1630‑1715), auteur des Récits extraordinaires écrits dans la Salle de Quiétude. Achevé en 1679, cet ouvrage se composait de seize livres et comprenait quatre cent trente et un récits. P’ou Song‑ling y travailla pendant plus de vingt ans. On y trouve des contes sur les diables, les animaux enchantés (notamment les renards et les renardes), et sur toute sorte de mani­festations surnaturelles. P’ou Song‑ling déploya tout son talent de poète pour composer ces récits. Une tradition prétend que l’auteur, au coin des grands chemins, arrêtait les passants, et leur offrait du thé et du tabac en échange d’une historiette ; il rassemblait ainsi des éléments variés pour son ouvrage. Caractéristiques par la minutie des détails et la perfection du style, ces récits sont aussi parfai­tement humains ; les renards et les renardes, transformés en beaux jeunes hommes ou en jolies femmes, agissent comme des mortels. En 1740, de nombreux curieux sollici­tèrent du petit‑fils de l’auteur l’autorisation de copier les manuscrits en 1765 seulement, l’ouvrage fut imprimé.

 

Li Jinjia, chercheur à l’ Université de Strasbourg, nous apprend quant à lui que le Liaozhai zhiyi 聊斋志异 de Pu Songling 蒲松领 (1640-1715) est l’une des œuvres les plus traduites en langue française de toute la production littéraire chinoise classique. L’amour y occupe une place centrale, pas moins de quatre-vingt-dix textes du recueil sont des histoires d’amour, et ce chiffre représente à peu près un cinquième du total des titres de l’œuvre. En outre, c’est autour de ce thème que se déploient la plupart des récits longs du genre chuanqi, récits le plus étoffés dans l’œuvre de Pu Songling.

 

L’écriture romanesque de l’amour comporte intrinsèquement une dimension sensuelle, et cela même lorsqu’elle se veut l’illustration d’un sentiment chaste et éthéré. Dans la thématique du Liaozhai zhiyi, l’amour purement spirituel n’a guère de place. En règle générale, l’aspect charnel de la relation amoureuse y est traité de front. Le passage de la passion amoureuse à l’acte sexuel se réalise rapidement, sans détour et ne forme guère le noyau de l’histoire. Dans la majorité des cas, la première union corporelle des amants se situe plutôt vers le début du récit qu’à la fin. C’est donc après l’union initiale des corps que commence l’aventure amoureuse proprement dite. Le principe éthique du narrateur en matière de sexe semble très simple : en tant qu’acte privé, l’amour physique ne relève pas de la morale ; tous ceux qui se plaisent (yue悦) l’un à l’autre ont le droit de s’unir à leur aise ; que l’acte sexuel se produise dans le cadre d’un mariage consacré ou non n’est pas une question essentielle.

 

Mais ces passages là seront pour une autre fois. Il faudra revenir.

 

 

Récits extraordinaires écrits dans la Salle de quiétude.

Fong‑sien (renarde enchantée.)

 

 

Parmi les beaux‑frères, l’un est riche et l’autre noble,

Que le troisième ne tarde pas à se faire un nom ;

Quand ce dernier aura été reçu aux Concours, à la capitale,

Dés son retour, qu’il remercie d’abord celle dont le miroir reflète l’image.

 

 

Lieou Tch’e‑chouei, natif de P’ing‑lo, intelligent dès l’enfance et distingué, fut reçu, à l’âge de quinze ans, aux Concours impériaux de la sous‑préfecture. Ses parents moururent quand il était encore jeune, aussi s’adonna‑t‑il aux amusements plutôt qu’aux choses sérieuses. Bien que sa fortune soit médiocre, il dépense beaucoup pour sa toilette, pour l’arrangement de sa chambre, etc. Un soir qu’il est invité à boire, il sort sans avoir éteint la bougie. Mais après quelques tournées, il se souvient de la bougie restée allumée et se précipite chez lui. Au seuil de sa chambre, il entend des murmures. Il épie : un jeune homme, tenant sa belle dans ses bras, est couché dans son propre lit ! Or, sa maison est voisine d’un grand palais abandonné et souvent se manifestent des choses étranges. Il com­prend bien que ces deux êtres sont des renards enchantés, mais il ne les craint pas. Il entre dans la chambre et dit en grondant :

 

— Qui ose se coucher dans mon lit ?

 

Surpris, les deux amoureux s’enfuient tout nus en attrapant leurs vêtements ; ils oublient un pantalon de soie violette auquel est suspendu un sac d’aiguilles. Tout content, Lieou met ce pantalon de dame sous sa couverture et le serre contre sa poitrine pour le mieux cacher. Un instant après, une servante aux cheveux en désordre se glisse dans la chambre par l’entre‑bâillement de la porte et réclame le pantalon. Souriant, Lieou veut auparavant fixer la récompense. La servante promet de lui donner des liqueurs ou de l’argent ; Lieou ne répond pas. A son tour, la servante rit, part et revient peu après en disant :

 

— Notre première dame s’engage à vous donner pour épouse une jolie personne, si vous voulez bien lui rendre son pantalon.

— Quelle est donc cette jolie personne ? demande Lieou.

— Le nom de notre famille, explique la servante, est P’i. (Nous avons trois maîtresses, trois sœurs) : l’aînée s’appelle, de son petit nom. Pa‑sien, c’est elle qui se trouvait tout à l’heure dans les bras de son mari, le jeune seigneur Hou ; la seconde, Chouei-sien, est mariée au jeune seigneur Ting, de Fou‑tch’ouan; la troisième, Fong‑sien, est une jeune fille dont la beauté dépasse celle de ses deux sœurs ; elle vous plaira certainement.

 

Méfiant, Lieou attend une réponse favorable (de Fong‑sien) avant de rendre le pantalon. La servante repart et revient au bout d’un long moment ; elle déclare :

 

— Notre première dame me charge de vous exprimer, qu’un aussi beau lien ne peut pas être tressé sur‑le-­champ. D’ailleurs, elle essaye d’en parler à sa sœur cadette, qui, furieuse, la réprimande. Il faut attendre. Mais sachez que notre famille tient toujours ses pro­messes.

 

Sur ce, Lieou remet le pantalon.

 

Plusieurs jours se passent, aucune nouvelle. Un jour pourtant, Lieou retourne chez lui au crépuscule, referme sa porte et s’assied. Soudain les battants de la porte s’ouvrent d’eux‑mêmes. Deux servantes por­tent Fong‑sien enveloppée dans un drap et lancent joyeusement à Lieou :

 

— Nous vous apportons la nou­velle mariée !

 

Tai Chi Chuan Bruxelles /  Pu Songling (2)

Elles la couchent et s’esquivent. Lieou s’approche de la dormeuse et la regarde. Elle dort, profondément et la liqueur absorbée par elle exhale encore un suave parfum. Sa figure rougie par le vin, la beauté de son corps font croire à Lieou qu’on ne peut rencontrer ici-bas une semblable perfection. Heureux à l’extrême, Lieou caresse les mignons pieds, les déchausse. Il prend la dormeuse dans ses bras et défait ses vêtements. Celle‑ci s’éveille doucement et se voit sans défense. Elle ne résiste pas à Lieou et murmure avec une certaine humeur :

 

— Cette déver­gondée de Pa‑sien me vend ?

 

Lieou s’empresse au­tour d’elle. Elle trouve froide la peau du jeune homme et, souriante, par plaisanterie, récite ces vers :

 

Quelle soirée que celle d’aujourd’hui !

J’ai devant moi mon « homme froid »(1)

 

Lieou répond :

 

Oh ! toi ! toi !

Que feras‑tu de ton « homme froid » ?

 

L’union la plus heureuse suit cette rencontre. Puis, Fong‑sien dit :

 

— Cette dévergondée qui occupe avec ce sans‑gêne le lit d’autrui m’a trahie pour pouvoir reprendre son pantalon ; il faut que je me venge un peu d’elle ! 

 

Dès lors, Fong‑sien rejoint tous les soirs son amant, et chaque fois ils s’aiment davantage ! Un jour, elle tire de sa manche un bracelet en or :

 

— Il appartient à Pa‑sien, dit‑elle.

 

Quelques jours après, elle apporte à Lieou une paire de souliers brodés dont la façon, le coloris, les dessins et les ornements de perles sont une merveille. Elle recommande à Lieou de les montrer à tout le monde. Lieou les montre effective­ment à ses parents et à ses connaissances, dans les maisons de liqueurs. Il les garde précieusement. Cette nuit‑là, Fong‑sien revient et parle soudain de sépa­ration. Etonné, Lieou s’informe de la raison.

 

— A cause de ses souliers, répond l’amoureuse, ma sœur est fâchée contre votre servante. Pour nous séparer, elle veut s’en aller ailleurs avec toute notre famille.

 

Apeuré, Lieou songe à lui rendre les souliers.

 

— Non ! dit en l’arrêtant Fong‑sien, c’est justement à cause de cela qu’elle me menace ; si nous les lui remettions, nous ferions justement ce qu’elle désire !

 

Lieou tente sa chance ; il questionne :

 

— Pourquoi ne resteriez­-vous pas seule ici ?

— C’est que nos parents habitent très loin d’ici. Notre famille (une dizaine de bouches) vit sous la dépendance de mon beau‑frère Hou. Si je ne les suivais pas, la femme à la langue pointue ne manquerait pas d’inventer des histoires. » Elle franchi le seuil de la chambre et ne reparaît plus.

 

Deux ans après, un hasard réunit les trois beaux‑frères, Hou, Ting et Lieou, chez leur beau‑père. Celui-ci traite Ting avec beaucoup d’égards parce qu’il est riche et puissant. Il ne néglige pourtant pas trop Lieou. Orgueilleuse, Fong-­sien, suivie de Lieou, quitte la table. Elle fuit la famille. En route, elle remet un miroir à Lieou et formule le désir de ne revoir son amant que s’il se met à étudier sérieusement. La recommandation faite, elle disparaît. Lieou rentre chez lui.

 

Tai Chi Chuan Bruxelles /  renarde fée

 Lieou regarde dans le miroir ; il voit l’image de Fong‑sien qui lui tourne le dos, comme si elle suivait des yeux quelqu’un qui part et qui a parcouru déjà cent pas. Il se souvient de la recommandation de Fong‑sien, refuse toutes parties de plaisir et se met à travailler. Un jour, il voit soudain, dans le miroir, le visage souriant de Fong‑sien qu’il adore plus que jamais. Quand il est seul, il reste en compagnie du miroir. Au bout d’un peu plus d’un mois, son ardeur au travail se ralentit. Souvent, il sort pour s’amuser et oublie le retour. Lorsqu’il revient chez lui, il cons­tate que, dans le miroir, le visage de Fong‑sien s’at­triste tellement qu’on la croirait prête à pleurer. Et, le lendemain, elle lui tourne le dos comme autrefois. Il comprend alors ses torts. Il s’enferme chez lui pour étudier jour et nuit. Après un labeur de plus d’un mois, le visage reparaît dans le miroir. Dès lors, Lieou se soumet au contrôle de cette image ; si la paresse le prend, l’image s’assombrit ; inversement, un dur tra­vail, durant plusieurs jours, provoque chez elle des sourires. Ainsi, à tout instant, il lui semble être en face d’un précepteur. Après deux ans d’efforts con­tinus, il est reçu aux Concours impériaux supérieurs. Le jour du triomphe, il proclame tout heureux :

 

— Maintenant, je suis digne de l’amour de Fong‑sien !

 

Il prend le miroir pour contempler l’image de plus près : les sourcils, beaux comme s’ils étaient dessi­nés, se détendent, les fossettes gracieuses fleurissent  sur les joues, car l’image sourit, et elle sourit de telle façon qu’on la dirait vivante. Il pleure d’amour et de joie. Or la belle du miroir parle :

 

— L’expression cou­rante dit : séparés, l’amoureuse contemple l’image de son bien‑aimé et l’amoureux aime à regarder le por­trait de sa belle ; c’est vraiment notre cas !

 

Heureu­sement surpris, Lieou regarde tout autour de lui. Fong‑sien est bien là, derrière sa chaise ! Il lui prend les mains, demande des nouvelles de ses beaux‑parents.

 

—  Je ne suis pas retournée chez mes parents, dit‑elle, j’ai passé deux ans dans une grotte, pour partager avec vous vos peines.

 

A ce moment, Lieou doit ré­pondre à une invitation à la capitale de la province. Fong‑sien sollicite la faveur de l’accompagner. Tous deux montent sur le même cheval, mais pour les pas­sants, qui les regardent face à face, la dame reste invisible. La politesse faite, ils se préparent à revenir. Fong‑sien s’entend alors avec Lieou pour décider qu’elle se montrera partout, comme s’il venait de l’é­pouser dans la capitale. Une fois rentrés chez eux, elle reçoit des visites et dirige le ménage. Toute le monde admire sa beauté, sans se douter qu’elle est une renarde enchantée…

 

(1) L’expression « homme froid », en chinois lîang jen, est homo­phone à une autre expression qui signifie : « bien‑aimé ». Fong‑sien et Lieou s’amusent de ce double sens et récitent quatre vers d’un poème du Che king (lire : partie Poésie, Les Poèmes du Che king, Tch’eou mieou, p. 96), en les déformant.

  

P’OU SONG‑LING (P’ou Lieou‑sien ).

 

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