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Tai Chi chuan Bruxelles / Goyet / Yun Shou /  Alchimie taoïste

 

 

 Tai Chi Chuan Bruxelles / Taoist Meditation

 

 

Extrait de

Semence de vie, germe d’immortalité

Françoise Lauwaert

in « L‘Homme » 129, janv.-mars 1994, XXXIV (I), pp. 31-57.

 

 

Mon souffle étant froid et mes dispositions naturelles faibles, je souffris du mal de ne pas avoir de descendance. Comme je m’étais entretenu autrefois de la science de la divination avec des astrologues, je savais qu’il était dans mon destin de ne pouvoir guère engendrer, et je m’y étais résigné. Par la suite, je me rendis, lors d’un voyage à Jiankang [ancien nom de Nankin], au temple de Qixia. J’y rencontrai un homme extraordinaire qui m’enseigna la recette miraculeuse pour avoir une descendance. […] On y croit, on l’applique, et le fruit est la naissance d’un fils. Estimant que, dans le monde, nombreux sont ceux qui n’ont pas de descendance et qu’il ne leur a pas été donné de connaître cette recette, j’en fis un développement en dix chapitres afin de les guider de mes conseils.

  

C’est sur cet extrait du texte d’une certain Yuan Huang , qui en 1591 publie l’ « Explication véridique des actes pies permettant d’obtenir une descendance », que l’auteur de l’article débute une exploration savante des procédés diététiques, sexuels, moraux et religieux, permettant d’engendrer des fils sans déperdition d’énergie ni de substance, procédés relevant d’une véritable économie et mécanique symbolique dominés par des notions de circulation, de stockage, de liquidité ou de blocage, de dépense et de consommation.

 

Nous voilà en plein « corps chinois » corps que l’adepte désire impérieusement arracher à l’usure et à la mort. Il y a là une sorte de tentative fascinante, dont la croyance est le vecteur, de faire se mixer les registres symbolique et organique de manière à ce que les passes symboliques aient effets sur les processus organiques. L’effort est tellement grand qu’il en sort une manière de comportement, d’éthique dont on peut, ma fois, tirer profit. Mais on a beau secouer la bouteille avec vigueur, les mots retournent au langage et les humeurs à la matière. On a beau croire que le sperme remonte au cervelet et s’entrainer à en maîtriser le processus, cela reste un fantasme. Ce n’est pas par ce biais que le passage se fait, nous le savons, mais par celui d’une science qui a réduit le symbolique à sa plus petite expression, la lettre.

 

Françoise Lauwaert est anthropologue et sinologue, professeur à l’Université libre de Bruxelles et chercheur au laboratoire d’anthropologie des mondes contemporains. Ses écrits  sont en général des articles édités dans des revues spécialisées. En livre accessible à tout public nous ne pouvons que vous indiquer « Le Meurtre en famille. Parricide et infanticide en Chine à la fin de l’empire (XVIIIe-XIXe siècles). Paris, Odile Jacob, 1999, 366 p.

 

Voici un premier extrait de cet article, mais seulement pour vous appâter, c’est fort abondant et complexe. Vous irez y voir.

 

 

  

Une attention extrême … à la survie du corps et à la procréation se retrouve dans tous les courants de la pensée chinoise…Les taoïstes, pour leur part, jouent sur les sens multiples d’une sexualité réelle ou métaphorique, qui aboutit, selon l’inflexion choisie, à faciliter la procréation d’un être de chair ou, au contraire, à former l’embryon d’immortalité en pratiquant l’alchimie interne (neidan). Devenir immortels en distillant, raffinant, sublimant leurs substances corporelles, tel est le but que se fixaient les extrémistes du Dao. Cette croyance nous apparaît comme la radicalisation délirante du souci de continuité du nom, du culte et du corps des ancêtres, qui constitue le fondement de la religion chinoise depuis la plus haute antiquité.

 

En Chine, la stérilité est à la fois une maladie, un malheur et un crime…elle sanctionne des fautes morales et des errements psychologiques, qu’on peut combattre au moyen de recettes de culture morale destinées à faire place nette : le terrain doit être purifié, ameubli par la pratique de l’introspection afin qu’y germe la semence précieuse; également par diverses techniques du corps et de l’esprit empruntées au taoïsme et à la médecine.

 

L’initiative revient aux hommes, qui doivent apprendre à concentrer leur essence spermatique afin de renforcer leur souffle et d’aménager leur espace spirituel. Les femmes prennent la relève en se préparant à leur tâche de mère par la pratique des vertus morales et les soins du corps.

 

Qu’en est-il de la conception chinoise du corps?

 

Tai Chi Chuan Bruxelles / corps taoiste 2

Image from, Catherine Despeux. Taoïsme et corps humain: Le Xiuzhen tu. Paris: Guy Trédaniel Éditeur, 1994). 

 

Le corps est animé et parcouru par l’essence (jing), le souffle (qi) et l’énergie spirituelle (shen), trois substances invisibles qui se distinguent par leur degré croissant de raffinement et de subtilité.

 

L’essence est un mélange de deux composantes : l’Essence originelle  (Yuan-jing)  qui nous est chichement mesurée et qu’il faut éviter de dilapider, et une substance renouvelable, de moindre qualité, produite par la digestion des céréales — le caractère jing désigne d’ailleurs à l’origine la partie la plus nutritive des grains.

 

 

 

Selon Le Pivot sacré, grand classique de la médecine datant du début de notre ère : « Les Cinq Viscères et les Six Réceptacles reçoivent le souffle [des céréales] ; s’il est clair, on l’appelle yingei , s’il est trouble, on l’appelle wei. Le ying circule à l’intérieur des veines et le wei, à l’extérieur » (Lingshu). Le wei, « souffle gardien », prend son origine dans le Cui­seur supérieur, il est distribué par les poumons jusqu’à la surface de la peau, où il défend le corps contre les agressions extérieures. Le ying, « souffle forteresse » ou « souffle nourricier » (Despeux), est produit dans le Cui­seur moyen et « distillé » par le foie, les reins et l’estomac. Il contribue à la mise en circulation de l’énergie. Dans de nombreux ouvrages de médecine, wei est identifié au souffle et ying au sang.

 

La tradition médicale, insiste sur trois notions fondamentales : l’origine alimentaire (céréalière) de l’essence, la nécessité d’en assurer la parfaite circulation, et enfin l’imbrication étroite du yin et du yang au plus profond des corps sexués; ainsi Zhu Zheng , Ve siècle ap. J.-C., rapporté par Yuan Huang (fin des Ming, entre 1368 et 1644) disait que:

 

dans la nourriture solide et liquide coexistent les cinq saveurs qui nourrissent les os et la moelle, les tendons et la chair, les poils et les cheveux. Les garçons sont yang, mais au milieu du yang, il faut qu’il y ait du yin. Le milieu du yin correspond au chiffre huit, aussi à l’âge de huit ans commence à monter l’essence yang, à l’âge de seize ans, celle-ci se répand. Les filles sont yin, mais au milieu du yin, il faut qu’il y ait du yang. Le milieu du yang correspond au chiffre sept, aussi, à l’âge de sept ans commence à monter le sang yin, à quatorze ans, celui-ci se répandis.

 

C’est la maturation des cinq saveurs des nourritures solides et liquides qui provoque cette montée : les facultés cognitives et réflexives s’ouvrent et s’éveillent, les dents [de lait] commencent à tomber et les cheveux, de jaunes deviennent noirs, les muscles encore faibles se fortifient, jusqu’à ce que se produise l’écoulement qui pénètre dans le tronc, les membres, les pieds et les mains, les yeux et les oreilles et au delà. Il n’est aucun endroit, aussi ténu et difficile d’accès qu’il soit, que l’écoulement mensuel ne puisse atteindre.

 

Si le corps du fils ressemble à celui de son père et de sa mère, c’est que son essence et son sang ont déjà parcouru leur corps sans le moindre obstacle, c’est ainsi que lorsque le père est infirme d’une jambe, son fils ne lui ressemblera pas en ce qui concerne précisément cette jambe, et lorsque la mère a un œil malade, son fils ne lui ressemblera pas en ce qui concerne cet œil (Yuan 1936, chap. Ix : 21-22).

 

Prise dans un sens restrictif, l’essence se confond avec le sperme et le sang menstruel, qui se mêlent aux autres fluides corporels et particulièrement au sang auquel ils confèrent leur pouvoir de transformation. Mais elle contient en plus une part d’invisible qui lui confère sa véritable valeur et qu’il faut préserver et restaurer. Pour cette raison, le sperme et le sang constituent les deux matériaux de base de l’alchimie interne, qui entend favoriser la circulation de souffles apurés dans un corps non obstrué.

 

Catherine Despeux (1990) traduit un passage des Dix règles d’alchimie féminine où sont clairement tracées les voies prescrites à l’un et l’autre sexe :

 

« L’homme utilise l’essence spermatique yang de son champ de cinabre, qu’il conserve constamment et ne laisse pas s’écouler vers l’extérieur. Il l’accumule longtemps, la fond et la transmute sous le feu, de sorte que l’essence se transforme en souffle, le souffle en force spirituelle et la force spirituelle retourne à la vacuité. Chez la femme c’est différent. La femme possède un corps yin impur, des sécrétions sanguines ; elle utilise la graisse magique des seins pour transformer sa constitution en souffle, elle la fait mouvoir et la transmute pendant longtemps. »

 

Pour la bonne compréhension de ce qui va suivre, il est important de préciser que ce qui est yang ici n’est pas l’essence elle-même, substance yin dérivée du sang, mais le noyau actif concentré au cœur de l’essence, comme l’amande est germe de renaissance au cœur du fruit. La peau, le fruit, le noyau, l’amande ; ou encore : l’écorce, le grain, le germe…, autant de métaphores des emboîtements successifs des substances yin et yang, inégalement concentrées, irriguant et animant le corps.

 

Dans son traité, Yuan Huang s’intéresse prioritairement au sujet masculin ; il prend donc le sperme comme matériau de base du processus alchimique. C’est à sa parfaite concentration, premier pas vers la constitution d’un corps immortel, qu’est consacrée la totalité du chapitre III, qui nous a servi de point de départ.

 

Le Traité [ésotérique] dit que les reins sont le magasin où s’engrange l’essence et que les Cinq Viscères contiennent chacun de l’essence, sans que celle-ci ne reste captive en ces seuls lieux. Lorsque l’on n’a pas de relations sexuelles, l’essence est mêlée au sang et ne prend pas une forme [autonome], mais après les relations sexuelles, le feu du désir a atteint son mouvement le plus fort et le sang qui circule dans tout le corps parvient à la Porte de la Vie (Mingmen) [le rein droit]. Là, il se transforme en essence et s’écoule. C’est pourquoi, si l’on recueille dans un pot l’essence qu’un homme a laissé s’écouler et qu’on la mélange à un peu de sel et d’alcool, elle se transformera à nouveau en sang, après avoir reposé toute la nuit.

 

Dans l’anatomie taoïste, les reins sont créés en premier lieu et c’est l’interaction de leurs souffles yin et yang qui produit les Cinq Viscères et les Six Réceptacles en une union interne au corps lui-même, symbolisée par l’enlacement du serpent et de la tortue, animaux emblématiques du yin et du yang. C’est ce que Catherine Despeux (1990 ) décrit comme « un phénomène d’intériorisation de la sexualité, qui se traduisait notamment par la description et la visualisation par l’adepte lui-même de divinités masculine et féminine à l’intérieur de son corps. »

 

Suite une autre fois….

 

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